Sur les traces de l’idéologique -* Le texte sémiotique et les deux niveaux de représentation de la réalité

, par Edmond Cros

Sur les traces de l’idéologique
Le texte sémiotique et les deux niveaux de représentation de la réalité

Dans un opuscule-manifeste de 1975, Propositions pour une sociocritique, repris plus récemment dans Genèse socio-idéologique des formes I (Cros, 1998a), je proposais une approche analytique des textes basée sur l’étude du système sémiotique, en précisant que l’établissement de ce système visait à établir le réseau des convergences des signes, non pas au niveau de ce qu’ils expriment mais au niveau de ce qu’ils sont ; il ne s’intéresse pas à la participation du signe à l’énoncé mais à ce qu’il signifie, en liaison avec d’autres signes, indépendamment de ce que dit le texte [...] Toute confrontation d’un signe avec un autre signe réactive certains sens de l’un et de l’autre mais en neutralise la plus grande part. La multiplication de ces confrontations donne à l’ensemble du système une cohérence de signification qui ne doit pas être confondue avec la cohérence de la signification de l’énoncé.
J’ajoutais, à propos du texte sémiotique :
« Le texte sémiotique sera défini par l’existence d’un rapport co-référentiel progressivement mis au point par des réductions sémiologiques successives [...] Ce rapport co-référentiel sera traduit dans toute la mesure du possible en termes d’oppositions ou de convergences de concepts [...] Chaque point de co-référence autour duquel s’organise le texte sémiotique ainsi formulé sera considéré à son tour dans une seconde phase de regroupement comme signe pertinent susceptible d’entrer lui même dans un second processus de réduction sémiologique, appelé à baliser un nouveau champ de coïncidence. »
J’ai, par la suite, appliqué cette approche à plusieurs textes espagnols ou mexicains. Il s’agissait, à l’époque, d’une démarche expérimentale qui n’était pas convenablement théorisée. Je souhaite aujourd’hui, avec le recul que donne le temps, l’adosser à un questionnement plus large et lui donner la place qui lui revient dans le champ d’une réflexion que j’ai poursuivie et, peut-être approfondie dans les dernières années, réflexion qui porte sur les modes d’inscription de l’idéologique dans les objets culturels.

J’aborderai donc la question du texte sémiotique dans le contexte de la représentation de la réalité. Il ne s’agit pas, on le comprendra, de donner une définition philosophique de la réalité mais, j’insiste sur ce point, de parler de sa représentation et, plus largement d’ailleurs, des rapports que le sujet établit avec ce qu’est supposée être le monde des objets. Quelle que soit la nature de ces rapports, d’ordre spéculatif ou pragmatique par exemple, ces rapports mettent automatiquement en jeu une série de représentations qui se réalisent soit exclusivement au niveau de l’imaginaire, soit à ce niveau et, conjointement, à celui d’une production discursive. C’est sur ce dernier point que porte mon interrogation. En effet, ma représentation de la réalité n’est pas réductible à ce que j’en dis, elle est également présente dans la façon dont je le dis, dans le matériau dont je me sers pour le dire. C’est pourquoi, on doit considérer qu’il y a deux niveaux de la représentation de la réalité, celui du signifié (la diégèse, la thématique, la symbolique, l’objet etc.) et celui du signifiant (la matière langagière du texte, les couleurs, les lignes etc.). C’est sur cette conception spécifique que s’articule la notion de texte sémiotique telle que je l’ai proposée. Lorsque, en effet, je procède ainsi, lorsque je dissous le sens de ce que je crois percevoir dans un texte ou dans un tableau, en faisant disparaître en quelque sorte l’objet, en marginalisant le descriptif, le narratif ou encore ce qui, à première vue, semble m’être donné à voir, j’accède à un autre niveau totalement oublié jusqu’ici et qui, pourtant, participe de la représentation. Cette démarche permet de donner du sens à la matérialité langagière du texte, mais aussi à la couleur et à la ligne, à ce qu’on relègue généralement dans le “hors champ” ou le “hors jeu”du sens, à ce que précisément on ne voit jamais mais que pourtant, bien évidemment, on ne peut manquer de littéralement absorber.

Cette proposition coïncide “quelque part” avec les écrits et les recherches des fondateurs de la peinture abstraite qui considéraient la couleur pour la couleur en dehors de tout objet auquel elle pourrait être associée et la ligne pour la ligne, une ligne littéralement abstraite des contours de l’élément référentiel. On se souviendra ici que pour Kupka, par exemple les couleurs ont une forme (cf. son tableau, “La forme du vermillon”, 1923) et les lignes ont un sens (“Solennelle, la verticale est l’échine de la vie, l’axe de toute construction. L’horizontale c’est Gaïa, la grande mère. Placée au haut d’une toile, au milieu ou en bas, c’est, chaque fois, une autre manière de dire le silence”). En 1907, Charles Morice reproche à Matisse “le souci par trop exclusif des moyens d’expression [...] Le tableau, par exemple, de M. Henri Matisse, écrit-il, dénonce l’abus de l’abstraction systématique. Il semble avoir moins pensé à l’objet même de sa composition qu’aux moyens d’exécution” (c’est moi qui souligne). “L’équation est simple, commente Georges Roque : quand les moyens de la peinture (couleurs, lignes) sont mis en évidence ou mis à nu, ils prennent le pas sur leur supposée finalité, le rendu de la nature et cessent d’être transparents pour devenir opaques en valant pour eux-mêmes” (c’est moi qui souligne). (2003, p. 63).
Cette position théorique consistant à rejeter toute référence à l‘objet référentiel telle qu’elle est véhiculée par le sens usuel est partagée, dans les premières décennies du XXè siècle, par un certain nombre de poètes, entre lesquels Georges Roque mentionne les représentants de l’avant-garde futuriste russe dont quelques-uns sont d’ailleurs peintres, poètes et théoriciens (2003, p. 340).
« De ce point de vue, l’année 1913, si importante à tant d’égards, et cruciale pour l’art abstrait, devait être déterminante. Elle donna lieu à une intense activité (débats, expositions) et à la publication de nombreux manifestes dont les titres sont déjà évocateurs : “Le mot en tant que tel” (Kroutchenyk et Khlebnikov), “La lettre en tant que telle”, “La libération du mot” (Livchits) ainsi que le texte du théoricien de la littérature Chklovski, “Résurrection du mot” (publié début 1914). »

Au-delà même de ce rejet de tout lien référentiel, un manifeste signé par les principaux poètes futuristes russes affirme que ces derniers se sont “mis à attribuer un sens aux mots selon leur caractère graphique et phonique.” Le mot devient un élément plastique dont on peut travailler et redistribuer les composantes graphiques :
« La preuve flagrante et décisive de ce que le mot était jusqu’à présent aux fers est sa soumission au sens. On a affirmé jusqu’à ce jour : “la pensée dicte les lois au mot et non le contraire”. Nous avons signalé cette erreur et offert une langue libre, transrationnelle et universelle. C’est par la pensée que les artistes du passé s’acheminaient vers le mot ; c’est à partir du mot que nous allons vers la connaissance immédiate [...] En art nous avons déclaré : LE MOT DEPASSE LE SENS. Le mot (et les sons qui le composent) n’exprime pas seulement une pensée étriquée, pas seulement une logique, mais essentiellement le transrationnel (souligné dans le texte) » (Kroutchenykh 1913, cité par Roque, 2003, p. 343)
Sans aller jusqu’à une telle décomposition du mot en ses composantes graphiques et phoniques, je retiendrai, en ce qui me concerne, que, déjà dans les deux premières décennies du XXè siècle, le mot, à l’image des éléments plastiques dans le champ de la peinture, accède à un statut autonome qui le libère de son étroite sujétion au référent ou, plutôt à ses référents immédiats. Relégué jusqu’ici dans sa fonction de simple support de son signifié, le supposé signifiant revient au premier plan et marginalise son signifié. La définition classique du signe qui pose le principe d’une articulation entre le signifiant, le signifié et le référent se trouve radicalement remise en question.

Ce qui m’intéresse dans ces manifestes de l’art abstrait c’est le rapport qu’ils établissent d’une part entre l’autonomie du signe et l’abstraction et d’autre part entre l’abstraction et la réalité. On s’aperçoit en effet, grâce à eux peut-être, que si représenter un objet relève d’une dimension de la réalité, le représenter d’une façon ou d’une autre en utilisant telle ou telle ligne, telle ou telle couleur, telle ou telle matière langagière, relève d’un autre dimension de cette même réalité. Je poserai comme hypothèse qu’il n’y a pas forcément une corrélation entre ces deux dimensions.
On remarquera avant toute autre considération, que, de toutes façons, il n’est plus possible d’admettre un seul référent pour un signifié en dehors de quelques cas exceptionnels qui impliquent par exemple des outils de haute technicité. Le champ sémantique convoqué par le signifiant est plus ou moins riche mais il est toujours ouvert à des dimensions multiples, susceptibles d’être ou non actualisées par le contexte qui, en neutralisant toutes les acceptions sauf une, opère une réduction sémantique du signifié.

Or cette réduction est de l’ordre du sémantique et du sémiotique. Dans le premier cas, c’est le contexte de la phrase ou du texte qui sélectionne une dénotation ou une connotation. Ce contexte asservit le signe à l’objet, c’est-à-dire aux projets descriptifs ou narratifs du texte en formation mais, en arrière-fond, l’ensemble de ses potentialités de sens reste inaltéré. Avant (et au-delà de) cette sélection, le signe est en quelque sorte un électron libre susceptible d’être attiré par d’autres constructions sémiotiques et son asservissement au contexte textuel ne le protège pas contre d’autres attractions. Il peut participer, et il participe généralement, à d’autres ensembles et c’est bien pourquoi, par exemple, telle description ou tel passage d’un texte peut se prêter à des lectures psychanalytiques, sociocritiques ou autres. Ce dernier processus de réduction sémantique (d’un signe par un autre ou par d’autres signe(s) relève, comme nous le verrons plus loin, du sémiotique. Que l’on fasse disparaître de notre perception l’objet à la construction duquel il participe et on rend au signe toute la plénitude de ses potentialités de sens. C’est ce qui se passe lorsqu’on désémantise un texte par une opération que j’ai souvent décrite et qui consiste à démonter un texte signe par signe pour n’avoir à la fin qu’un catalogue ordonné de ses éléments langagiers. Pour justifier cette démarche, sans doute inhabituelle, et s’il en était besoin, j’évoquerai le témoignage bien connu de Kandinsky découvrant, par hasard, une nouvelle dimension d’un de ses tableaux :
« J’aperçus soudain au mur un tableau d’une extraordinaire beauté, brillant d’un rayon intérieur. Je restai interdit, puis m’approchai de ce tableau rébus où je ne voyais que des formes et des couleurs et dont la teneur me restait incompréhensible. Je trouvai vite la clé du rébus : c’était un tableau de moi qui avait été accroché au mur à l’envers [...] Je sus alors expressément que les “objets” nuisaient à ma peinture [...] Qu’est-ce-qui doit remplacer l’objet ? » (Kandinsky, 1946, p.20).
C’est ainsi encore que dans un travail de recherche préalable à la réhabilitation d’un quartier de Saint-Denis de la Réunion et portant sur l’analyse des formes essentielles du paysage urbain correspondant, Claude Marre agrandit fortement l’échelle de ses photos et, ce faisant, fait disparaître de la perception tout ancrage dans la réalité de l’objet photographié mais cette opération fait apparaître, par contre, un système plastique constitué par la récurrence de certaines lignes et de certaines courbes. Ce faisant, il a gommé une dimension de la perception qui correspondait à l’objet identifiable pour accéder à une seconde dimension, à une sorte de radiographie du paysage qui en fait ordonne ce dernier en profondeur.

Ce dernier exemple illustre parfaitement ce que j’entends lorsque je parle des multiples dimensions de la réalité. Les éléments premiers de la perception tout comme les mots qui décrivent l’objet peuvent donc être extraits de l’ensemble qu’ils configurent pour entrer dans de nouvelles organisations. Il s’agit de dissoudre le sens pour accéder à un autre sens. Si on accepte cette autonomie d’un niveau par rapport à l’autre on peut imaginer, à la limite, que Pierre Menard puisse re-écrire d’une autre façon Don Quichotte, c’est-à-dire sans utiliser un seul des mots du texte originel.
Pour mieux saisir l’intérêt qu’il y a à fixer son attention sur la matière langagière, considérée en soi, dans toute sa complexité et sa richesse, sans doute convient-il d’évoquer rapidement certaines de ses caractéristiques essentielles. Oublions donc le signifié. Quelle est la nature de cet électron libre qu’est pour moi le signe dans sa fonction de signifiant ? On peut envisager ce dernier essentiellement d’un double point de vue sociocritique et psychanalytique.

Du point de vue sociocritique et pour faire vite, j’observe que le signifiant est un espace chargé de mémoire qui relie le présent à un passé et convoque des sujets collectifs, un espace intensément habité où s’entrecroisent des voix venus d’horizons et de temps historiques divers qui reproduit et redistribue des intentions et des contradictions. Cette nature intrinsèque du signifiant le fait apparaître comme un enjeu capital dans l’interlocution. Prenons un exemple : le mot travail. Défini dans un dictionnaire espagnol du début du XVIIè siècle comme “le soin attentif et appliqué mis à fabriquer un objet” [“el cuydado y diligencia que ponemos en obrar alguna cosa” - Covarrubias], il transcrit ainsi deux siècles avant Marx, la notion de “valeur d’usage”, dans la mesure où il ne renvoie à aucune rétribution en contrepartie. Présenté dans la mythologie religieuse occidentale comme le châtiment du péché originel (“Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front... ”), il devient, à l’époque moderne, un symbole sublimé sous le signe duquel se regroupe le prolétariat dans sa lutte contre le capital (“le monde du travail”), avant de devenir, plus récemment, en France, sur les lèvres des classes dominantes, l’expression d’un privilège destinée à contenir les revendications sociales ( les fonctionnaires sont des privilégiés dans la mesure où ils sont assurés de pouvoir travailler jusqu’à leur retraite !). Plus récemment encore il redevient une valeur morale pour un gouvernement désireux de revenir sur l’avancée que représente le passage aux 35 heures et qui sature les moyens de communication en répétant à satiété que les français doivent réapprendre à travailler. Que signifie-t-il en outre, c’est-à-dire quelle chaîne de représentations provoque-t-il, pour l’ouvrier, pour son patron, pour le paysan, pour l’étudiant, pour le policier, pour la prostituée, pour les Rmistes, pour les CES, pour les chômeurs, pour les députés ou les ministres, pour le clergé, le policier, le soldat, le retraité...? Un signifiant, qui fait partie de notre vie quotidienne, utilisé à longueur de journée, et qui est, en apparence, si lisse, si innocent, si peu problématique, s’ouvre ainsi littéralement sur des existences, des expériences, des traumatismes, des espoirs, des subjectivités véritablement infinis. Parce qu’il a traversé le temps il se présente, comme on vient de le voir, comme un feuilletage de sédimentations historiques qui véhiculent, chacune à sa manière, des valeurs morales et sociales sans cesse questionnées (cf. Cros, 2003, pp. 48-50).

La réduction sémantique opérée par le contexte textuel qui configure d’une certaine façon l’objet, le mutile, provisoirement, de cette mémoire et avec cet exemple on peut mesurer l’étendue de qui se perd et l’importance qu’il y a à récupérer ce qui s’est perdu ou pourrait à jamais se perdre. C’est bien la totalité de cette mémoire que le texte sémiotique a vocation à convoquer et à ré-activer, dans un premier temps du moins, c’est-à-dire avant que ne se déclenche le processus sémiotique de réduction de sens. Ce rapide rappel de ce qu’est la nature intrinsèque du mot/signe témoigne de l’intérêt qu’offre l’opération intellectuelle qui consiste à lui rendre son autonomie, et, grâce à cette autonomie, l’espace multidimensionnel qu’il convoque dès lors qu’il retrouve sa pleine liberté de signification.

Si nous abordons, maintenant le problème du point de vue de la psychanalyse, il est également essentiel de laisser jouer le signifiant en toute liberté car c’est à l’insu même du sujet que ce signifiant est déconnecté de son apparente signification, c’est-à-dire de l’objet auquel il semble à première vue être associé. Chez Jacques Lacan, une telle déconnection, on le sait, retourne l’algorithme saussurien où le signe est l’acte d’unification d’un signifiant à un sens qui engendre la signification. La représentation originelle de ce rapport, à savoir sé/ St devient St/sé qui déclare l’antériorité et la primauté du signifiant et fait de la barre unificatrice de Saussure une barrière infranchissable qui résiste à la signification.. Le signifiant signifie autre chose que ce qu’il dit ou dit autre chose que ce qu’il signifie, d’où l’impossibilité pour la vérité du sujet d’être signifiée. Celle-ci est à jamais barrée. Sous le signifié apparent se dérobent la réalité et la vérité ; celles-ci ne peuvent émerger que si le signe est libéré des contraintes qui l’asservissent à un supposé sujet qui parle là où il n’est pas.

Ce double point de vue (sociocritique et psychanalytique) justifie en conséquence que le signifiant soit examiné en soi, en dehors de son rapport à l’objet référentiel, en dehors de cette fonction ancillaire qui lui est généralement attribuée et qui en fait le simple support ou simple vecteur de ce que j’appellerais volontiers un “signifié primaire”. Il s’agit alors, en rendant le signe autonome, de le rendre visible, de lui restituer l’étendue de son champ d’action, de le laisser vagabonder, de lui laisser choisir avec quel autre signe il souhaite s’associer pour construire une authentique signification. C’est cette association, cette nouvelle configuration, en quelque sorte spontanée, que j’appelle “texte sémiotique.” Cette attraction d’un signe, qui a accédé à sa pleine autonomie, par un autre signe qui, lui-même, fonctionne également comme un électron libre, est le produit d’une réduction de sens qui est donc de l’ordre du sémiotique mais qui convoque une sémantique. Nous devons en effet dire ce qu’est ce point de coïncidence, ce qui n’est sans doute pas difficile lorsqu .nous n’avons à faire qu’à deux signes mais qui devient beaucoup plus compliqué lorsque nous souhaitons englober d’autres signes. Au fur et à mesure qu’autour de cette ébauche de texte s’agglutinent d’autres signes, leur point de co-référence ou, si l’on préfère, leur espace de coïncidence, se déplace et la formulation que nous avons à en proposer change. Á l’origine, cette coïncidence n’a pas de véritable et définitif nom car elle est en quelque sorte inachevée dans la mesure où elle a vocation à attirer d’autres signes qui seront amenés à “travailler” une première signification que, dans cette perspective, on peut considérer comme une signification “d’appel”, c’est-à dire une signification susceptible d’attirer d’autres éléments. Le sens de l’ensemble sémiotico-sémantique en construction résulte ainsi du jeu que mettent en place d’une part le processus d’attraction sémiotique qui se déroule jusqu’aux extrêmes limites du corpus analysé et, d’autre part, les fluctuations sémantiques que cette dynamique sémiotique entraîne, aux yeux de l’analyste du moins, fluctuations qui cesseront à la fin du processus sémiotique pour céder la place à un sens provisoirement stabilisé. On constate donc que le texte sémiotique est un espace vivant caractérisé par cette interface entre le sémiotique et le sémantique.

Mais de quelle sémantique s’agit-il ? J’entends ici par sémantique une sémantique reconstituée car il faut bien que je nomme l’espace de coïncidence construit, aux yeux de l’analyste toujours, par le texte sémiotique dans ses états successifs et dans son achèvement provisoire. Or, si on privilégie maintenant non plus le regard de l’analyste mais le processus qui est à l’œuvre dans l’émergence textuelle, l’hypothèse fondamentale sur laquelle je m’appuie consiste à dire que cet espace de coïncidence n’est pas construit par le texte sémiotique mais qu’il est au contraire ce qui le construit, ce qui lui donne forme dans le plein sens du terme. D’où la question qui m’intéresse maintenant si, de l’analyse du matériau langagier dont je m’aperçois qu’il dit quelque chose d’autre que ce que disait ”l’objet” et qu’il s’organise de façon cohérente, je passe à une tentative d’explication du processus : de quel horizon procède cette sémantique que j’ai reconstituée ou plutôt retrouvée ou décodée ? Pour tenter de répondre à cette question je définis ces espaces de coïncidence, on le sait, par une opposition de notions abstraites qui correspondent le plus généralement à des valeurs sociales ou morales. Le système que ces mêmes valeurs donne à voir correspond à une représentation de la réalité dont je peux dire deux choses : 1- qu’elle est lovée dans l’objet qui m’a été proposé par le texte ou par le tableau. 2- que le destinataire auquel ce texte ou ce tableau a été proposé a “absorbé” cette représentation sans en avoir conscience.

Ce recours à l’abstraction est-il légitime ? Oui, sans aucun doute dans la mesure où l’abstraction est une dimension de la réalité et plus particulièrement de la réalité discursive. Ces valeurs sont littéralement abstraites de la réalité de même que la couleur et la ligne peuvent être extraites des objets et être considérées comme d’authentiques signifiants en soi. Dans le cas qui nous occupe ces notions abstraites sont extraites de la réalité discursive qui constitue l’instance médiatrice entre les structures de la société et les structures de l’objet culturel (voir : Cros 2003, passim et 1995, pp.121-129). Je retrouve ainsi l’opposition dont nous sommes partis entre l’objet de la composition picturale et les moyens de son exécution (le parallélisme entre ligne/couleur et structurations discursives est à développer).
J’ai parlé d’une sémantique reconstituée car cette sémantique n’est inscrite dans le texte que par des traces sémiotiques non grammaticalisées ou plus exactement elle n’est inscrite que dans les rapports qu‘établissent les signes entre eux. Elle n’existe que dans ses effets et, telle quelle, correspond à un arrière-fond textuel qui travaille dans le non-explicitement dit et donc dans le non-consciemment reçu. C’est bien ce mode de fonctionnement qui lui donne en grande partie son efficace idéologique. Je dis “en grande partie” car ce processus serait incomplet s’il n’était pas accompagné, et en quelque sorte lové dans une autre sémantique qui relève de l’objet du discours, thématique, descriptif ou narratif dont il est à la fois, suivant le point de vue dans lequel on se place, le fondement et/ou le produit. On peut nommer cette dernière sémantique, pour faire vite, “sémantique textuelle” par opposition à celle dont on vient de parler et qui résulte du fonctionnement sémiotico-idéologique. C’est cette sémantique textuelle donc qui capte l’attention du lecteur, le captive par son parcours thématique, descriptif ou narratif, et l’attire de cette façon dans ses rets où, sans qu’il ne s’en rende compte, ce même lecteur sera imprégné d’un autre message qui peut, à la limite d’ailleurs, être totalement contradictoire avec le message apparent (Cf. Cros, 1998).
Ces deux sémantiques sont étroitement liées ente elles et les sens respectifs qu’elles produisent dépendent du fonctionnement de leurs inter-relations : elles opèrent l’une dans l’autre, l’une sur l’autre, l’une par rapport à l’autre. Cette caractéristique du fonctionnement discursif montre que les foyers génétiques qui programment le devenir du texte ne peuvent être approchés et correctement définis que si on prend en compte ce double processus.

Extrait de : Le sujet culturel. Sociocritique et psychanalyse. Paris : L’harmattan, 2005, p. 79-96.

Bibliographie :

Chklovsky, Victor (1985). Résurrection du mot. Littérature et cinématographe, suivi de Kroutchenykh, Alexeï. Les nouvelles voies du mot. Paris : Gérard Lebovici.

Cros, Edmond (1995). “Mémoire vive et morphogénèse” in : D’un sujet à l’autre : sociocritique et psychanalyse. Monpellier : CERS, pp 121-129.


. (1998). Genèse socio-idéologique des formes. Montpellier : C.E.R.S., pp. 98-105.


. (1998b). “Formation sociale et discours figuratif dans Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán” in : Genèse socio-idéologique des formes. Montpellier, C.E.R.S.


(2003). La sociocritique, Paris : L’Harmattan (Coll. Pour comprendre).

Kandinsky, Wassili, (1970). Écrits complets II (éd. par Ph. Sers). Paris : Denoël- Gonthier.

________(1946). Regards sur un passé. trad. G. Buffet-Picabia. Paris : Galerie René Drouin.

Kroutchenykh, Alexeï. (1985). “Les nouvelles voies du mot” (1913) in : V. Chklovsky. Résurrection du mot. Littérature et cinématographe. Paris : Gérard Lebovici, p.79.

Roque, Georges (2003). Qu’est-ce que l’art abstrait ? Une histoire de l’abstraction en peinture (1860-1960). Paris : Gallimard.

(Dimanche 23 juillet 2006)