Spécificités de la Sociocritique d’Edmond Cros

, par Edmond Cros

Une théorie qui ne bouge pas est une théorie morte mais pour savoir ce qui reste à faire, encore faut-il faire le point sur ce qui a été déjà fait afin de garder en quelque sorte le cap. Je me propose de le rappeler brièvement sans remonter à des considérations générales depuis longtemps exposées et en reprenant l’essentiel des deux derniers ouvrages que j’ai publiés en 2003 et 2005 pour souligner comment l’ensemble de ces remarques balise une avancée qui s’est faite sur plusieurs points. Cette avancée se traduit en particulier par la mise au point d’une théorie sociocritique du sujet et d’une théorie sociocritique du texte, étroitement articulées l’une et l’autre sur le processus dynamique qui gère l’évolution du. “Tout-historique” incorporé aussi bien dans les structures du texte que dans celles du sujet.

1- La dys-synchronie historique et l’incorporation de l’Histoire.

Notre démarche se fonde sur une hypothèse générale, à savoir l’articulation de la formation discursive, à un moment donné de l’histoire d’une société, sur la formation idéologique qui, elle même, transcrit les conflits d’intérêt de la formation sociale correspondante. La formation sociale est définie par Karl Marx comme étant la juxtaposition de modes de production différents mais il m’a semblé utile de “revisiter” de notre point de vue cette notion en traduisant sa complexité, qui est de nature contradictoire, par une autre formulation, c’est à dire comme une coïncidence de temps historiques différents, une “synchronie du dys-synchronique”, en termes de Marc Bloch. On doit considérer alors que ces divers temps historiques sont liés entre eux et constituent de la sorte un système régi par l’hégémonie de l’un d’entre eux, le temps présent en l’occurrence. C’est ce système qui génère la formation idéologique correspondante. On ne peut imaginer en effet que chacun des divers temps historiques impliqués intervienne directement dans cette formation. La complexité de ce processus nous apparaîtra plus nettement encore si on se souvient de ce que ce second système, à savoir la formation idéologique, n’évolue pas forcément au rythme du premier, qui cependant l’engendre, mais en fonction de sa propre histoire. Et on peut en dire autant des rapports qui s’établissent entre le niveau idéologique et le niveau discursif où nous supposons que s’inscrit en dernière instance le matériau socio-économique. On retiendra donc, d’une part que le processus d’incorporation de l’Histoire implique des mécanismes de médiation, de transfert, de décrochement, d’adaptation, d’autre part que, de toutes façons, en passant d’un système (infrastructural) à un autre système (idéologique) et de celui-ci au troisième (discursif) nous avons successivement traversé le contexte de trois rythmes différents, c’est-à-dire de trois temps historiques qui ne coïncident que partiellement. Or, à l’intérieur de chacun de ces trois niveaux et entre l’un et l’autre nous devons imaginer une série d’instances qui se présentent soit comme parfaitement adaptées au temps hégémonique du présent ou, au contraire, en retard ou en avance. C’est ainsi par exemple que, dans la période post-industrielle où nous nous trouvons, un ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine de production de voitures n’a pas conscience, dans son espace de travail du moins, de vivre dans le temps historique de l’informatique et cette distance est plus grande encore si on envisage les cas respectifs du petit artisan ou de l’agriculteur moyen. Á l’intérieur d’un même champ de production, de semblables écarts existent entre - prenons d’autres exemples - d’un côté, un maçon qui travaille dans une puissante entreprise de construction qui emploie des centaines d’ouvriers ainsi que, généralement, des matériaux pré-construits et, de l’autre, l’artisan qui travaille « à son compte », aidé ou non de quelques manœuvres ; ou, encore, entre le marchand qui « tient » un étal sur un marché et le caissier d’un supermarché etc. Nous sommes donc tous reliés, d’une façon ou d’une autre, sur des modes multiples, à plusieurs temps historiques. Á un niveau purement superficiel, et dans une perspective qui, si elle est différente, ne peut pas cependant être exclue de ce cas général, on remarquera qu’un souvenir d’enfance, par exemple, convoque, dans mon présent vécu, un passé relié à différents sujets collectifs, un projet de voyage ou la perspective d’une carrière future y convoque un futur.
Mais le Tout historique ne cesse jamais d’évoluer soit à la suite des progrès technologiques, des nouveaux objectifs que se fixe l’économie néo-capitaliste et des tendances qui sont inscrites dans la logique de son développement, soit encore sous l’effet , entre autres facteurs, de la nécessité, proclamée par tous les responsables politiques de tous les pays, d’encourager la croissance, dont l’absence, quand elle se produit ou menace de se produire, est dénoncée comme gravement préjudiciable à l’économie d’une nation. Lorsqu’on s’interroge sur le mécanisme qui régit ce flux ininterrompu de l’Histoire on constate que ce sont ces multiples déphasages qui l’impulsent, dans la mesure où les instances adaptées au temps présent ou « en avance » sur leur temps exercent toujours une force d’attraction sur celles qui sont « en retard ». Le caractère inexorable de cette marche vers un devenir, qui permet de définir ce qui est en phase par rapport à ce qui est en avance ou en retard témoigne, s’il en était besoin, de la primauté de l’économique. C’est un blanc, une différence, un espace de manque - celui qui sépare l’instance « en avance » de l’espace « en retard » ou de celui qui est simplement « en phase » avec le présent - qui fait toujours bouger l’ensemble. Le plurisystème qui nous intéresse, à savoir la totalité des trois formations (sociale, idéologique et discursive) « se présente de fait comme un dispositif de production fonctionnant sur un régime d’inégalité où les déséquilibres induisent des mutations » (Louis Althusser) Plusieurs conséquences importantes découlent de ces remarques, conséquences sur lesquelles je fonde les théories respectives du texte et du sujet.

2- Une théorie sociocritique du texte

2-1-La notion de texte n’est pas nouvelle : elle est ”liée historiquement à tout un monde d’institutions : droit, Église, littérature, enseignement ; le texte est un objet moral ; c’est l’écrit en tant qu’il participe au contrat social ; il assujettit, exige qu’on l’observe et le respecte, mais en échange il marque le langage d’un attribut inestimable (qu’il ne possède pas par essence) : la sécurité [....] la notion de signe implique que le message écrit est articulé comme le signe : d’un côté le signifiant et de l’autre le signifié, sens à la fois originel, univoque et définitif déterminé par la correction des signes qui le véhiculent. Le signe classique est une unité close dont la fermeture arrête le sens, l’empêche de trembler, de se dédoubler, de divaguer ; de même pour le texte classique : il ferme l’œuvre, l’enchaîne à sa lettre, la rive à son signifié. Il engage donc à deux types d’opérations, destinées l’une et l’autre à réparer les brèches que mille causes [...] peuvent ouvrir dans l’intégrité du signe. Ces deux opérations sont la restitution et l’interprétation.” (Barthes, Encyclopedia Universalis, Paris, 1996, item Texte) ) Comme “dépositaire de la matérialité même du signifiant”, le texte doit être respecté, fixé, reconstitué s’il le faut, dans son exactitude originelle à travers les éventuelles variantes qu’il présente. Telle est la mission de la philologie classique dont l’autorité est restée longtemps incontournable et ne pouvait être remise en question ni par l’enseignement ni par la recherche. Or, comme le remarque Roland Barthes , ce souci d’exactitude littérale était exclusivement provoqué par un égal souci de définir une exactitude sémantique. La critique des textes, leur interprétation imposait cette fonction comme le fondement de leurs activités. Comment en effet aurait-on pu interpréter un texte dont la matérialité eût été incertaine ? Comment aurait-on pu y retrouver les intentions d’un auteur, objectif que s’est longtemps fixé la critique traditionnelle ? Or nous avons appris que fixer la littéralité d’un signe ne permettait pas d’échapper à l’incertitude dans la mesure où en fixer la forme matérielle n’en réduisait pas pour autant la volatilité sémantique. La question du texte constitue, on le voit, un enjeu capital. C’est une fois encore au début des années soixante qu’il nous faut remonter pour assister à une reconfiguration radicale de la notion de texte, reconfiguration liée à plusieurs facteurs.
1- L’hégémonie de la linguistique générale s’étend alors à la critique littéraire en développant et en généralisant l’analyse des faits de langue. Or, l’objet de la linguistique s’arrête à la phrase ou à ses composantes, d’où la nécessité de définir une unité supérieure qui sera considérée non plus comme le dépositaire d’une exactitude sémantique mais simplement, dans ce nouveau contexte, comme un “englobant formel de phénomènes linguistiques”. C’est le premier indice de la fracture qui est appelée à s’accentuer entre le contenu et la matérialité du texte. Le grand mérite de la linguistique et du formalisme est là : ils ont l’un et l’autre habitué les esprits d’une part à se détourner de ce qu’est supposé dire le texte pour s’intéresser à la distribution intratextuelle des signes, de l’autre à s’interroger sur les modalités de l’organisation de ces mêmes signes dans le cadre d’un système, c’est-à-dire d’une totalité.
2- Le développement de la sémiologie appliquée à la littérature, dite “sémiologie littéraire”, va dans le même sens, en posant le problème de la nature et du fonctionnement du signe. Ce premier indice de rupture avec ce qui précède est capital. La critique dite nouvelle se détourne ainsi du contenu et, en se détournant du contenu, elle se libère de la “philosophie de la vérité” (Barthes, ibid.) qui, jusque là, commandait à la recherche des exactitudes et des certitudes littérale et sémantique. Elle a bien, dans ce sens, et dans le contexte historique des années soixante une dimension subversive. Avec le recul que donne le temps, son émergence se donne à voir comme le symptôme d’une crise de société qui éclatera à la fin de la décennie et qui remet en cause l’espace de l’autorité vécue comme la détentrice fallacieuse de la vérité. Si le signe, comme on le verra, s’ouvre simultanément sur plusieurs significations possibles, il n’y a plus désormais de lecture définitive, exclusive ou canonique. Ceci ne signifie pas que l’on puisse dire n’importe quoi à propos d’un texte ; encore faut-il que les lectures proposées se présentent comme des lectures cohérentes et donc acceptables. La notion de validité détrône celle de vérité.
Cette même polysémie fait prendre la mesure de la complexité des systèmes qui gèrent la production textuelle et débouche sur l’évacuation définitive de l’auteur, tant il paraît difficile d’imaginer que celui-ci puisse maîtriser consciemment de tels processus. Le questionnement se déplace donc du sujet producteur qui n’est plus considéré comme le responsable, ou l’auteur, du message vers l’analyse de la nature même du matériau langagier. Il apparaît ainsi que la production de sens est gérée à la fois par ce qu’on peut appeler l’autogénération du texte et par plusieurs centres de programmation respectivement liés eux-mêmes à la conscience claire sans doute mais aussi à l’inconscient et au non-conscient. C’est cette instance complexe essentiellement dynamique, soumise à une dominante sans cesse fluctuante de l’une de ses composantes que j’appelle écriture.

2-2- Un objet nouveau : le texte en tant qu’appareil translinguistique.
En s’interdisant toute référence au hors-texte et en revendiquant donc l’autonomie absolue du texte (“Le texte, rien que le texte !”), le formalisme est resté cependant dans le même champ épistémologique. La rupture épistémologique, nous explique Roland Barthes, est définitivement acquise “lorsque les acquêts de la linguistique et de la sémiologie sont délibérément placés (relativisés : détruits, reconstruits) dans un nouveau champ de référence, essentiellement défini par l’intercommunication de deux épistémès différentes : le matérialisme dialectique et la psychanalyse.[...] Pour qu’il y ait science nouvelle, il ne suffit pas en effet que la science ancienne s’approfondisse ou s’étende ( ce qui se passe lorsqu’on passe de la sémiotique de la phrase à la sémiotique de l’œuvre) ; il faut qu’il y ait rencontre d’épistémès différentes, voire ordinairement ignorantes les unes des autres (c’est le cas du marxisme, du freudisme et du structuralisme) et que cette rencontre produise un objet nouveau (il ne s’agit plus de l’approche nouvelle d’un objet ancien) ; c’est en l’occurrence cet objet nouveau que l’on appelle texte.” Derrière cet ”objet nouveau” se cache la problématique complexe du signifiant, problématique qui est le produit de cette coïncidence épistémologique : désormais le signe et le sens ne sont plus des notions absolues, stables et définies une fois pour toutes, mais des espaces fluctuants qui ne se stabilisent que fugitivement en fonction des réseaux multiples dans lesquels ils entrent ou, plus exactement qu’ils croisent et traversent. C’est cet “objet nouveau” qui se trouve au centre du questionnement sociocritique. Cet appareil “redistribue l’ordre de la langue en mettant en relation une parole communicative visant l’information directe avec différents énoncés antérieurs et synchroniques.”Commentant cette définition de Julia Kristeva, Roland Barthes énumère les principaux concepts théoriques qui y sont implicitement présents, à savoir : “pratiques signifiantes, productivité, signifiance, phéno-texte et géno-texte, inter-textualité”, concepts qui demandent à être rapidement précisés, avec Roland Barthes une fois encore :
a) Le texte est d’abord un travail “par quoi se produit la rencontre du sujet et de la langue.” C’est ensuite une pratique : “cela veut dire que la signification se produit, non au niveau d’une abstraction (la langue) telle que l’avait postulée Saussure, mais au gré d’une opération, d’un travail dans lequel s’investissent à la fois et d’un seul mouvement le débat du sujet et de l’Autre et le contexte social [...] Le sujet n’y a plus la belle unité du cogito cartésien ; c’est un sujet pluriel [...] en fait le pluriel est d’emblée au cœur de la pratique signifiante, sous les espèces de la contradiction ; les pratiques signifiantes, même si provisoirement on admet d’en isoler une, relèvent toujours d’une dialectique, non d’une classification.” (Barthes, Ibid.)
b) il n’est pas le produit d’un travail, car il travaille,” à chaque moment et de quelque côté qu’on le prenne ; même écrit (fixé), il n’arrête pas de travailler, d’entretenir un processus de production.[...] La productivité se déclenche, la redistribution s’opère, le texte survient, dès que, par exemple, le scripteur et/ou le lecteur se mettent à jouer avec le signifiant.” (
c) Si le texte n’est pas un produit achevé, on ne saurait s’interroger sur sa signification, si du moins on entend par là un signifié global qui serait à déchiffrer. Il n’est pas dépositaire d’une signification objective. Au même titre que le signifiant, bien que sur des modes de fonctionnement différents, il s’agit d’un espace polyphonique où se croisent plusieurs sens possibles. On distinguera donc la signification qui, dans ce contexte théorique, n’est plus un concept acceptable, de la signifiance qui désigne le procès, le travail de l’écriture.

Ces trois premiers concepts dotent le texte de caractéristiques en grande partie similaires à ceux du signifiant (espaces de pluralité et de contradictions) mais y ajoutent deux dimensions qui procèdent de la nature même du texte. D’une part, en effet, en reliant le procès de la signifiance à la réception, ils mettent en relief l’activité sémiotique continue qu’il présente et valorisent par là-même ces instants fugaces trop souvent oubliés qui génèrent “le plaisir du texte”. Le texte n’est plus cet objet inerte, fixé une fois pour toutes, auquel nous a trop longtemps fait croire la critique traditionnelle. D’autre part, le fait qu’il soit considéré comme une pratique le fait apparaître comme un travail ancré dans l’histoire d’une collectivité et donc dans une continuité sociale. Je reviendrai sur les deux derniers concepts (phéno-texte, géno-texte et intertextualité) mais je voudrais auparavant situer la théorie sociocritique du texte par rapport à ce qui précède afin de lever ce qui peut sembler être une ambiguïté.

Comment concilier, en effet, l’hypothèse suivant laquelle il n’y a dans un texte aucun sens caché à découvrir avec la préoccupation de la sociocritique qui prétend mettre à jour les rapports que ce même texte entretient avec la société dont il émerge ? En fait, la sociocritique ne s’intéresse pas à ce que le texte signifie mais à ce qu’il transcrit, c’est-à-dire à ses modalités d’incorporation de l’histoire, non pas d’ailleurs au niveau des contenus mais au niveau des formes. Or, pour elle, précisément, cette pluralité et ces contradictions sont des produits du processus dynamique et dialectique de l’histoire. C’est parce qu’il incorpore de l’histoire sur un mode qui lui est spécifique que le texte se présente comme un appareil translinguistique. Ce sont ces trajets de sens complexes, hétérogènes et contradictoires qui nous intéressent et que nous cherchons à baliser et à identifier à la fois dans leur nature et dans leurs effets. Ceci ne signifie évidemment pas que nous estimions que le travail du texte se réduise à ce fonctionnement.
Les questions qui se posent alors sont les suivantes :
1- De quel matériau historique s’agit-il, si du moins on écarte, comme il se doit, l’histoire événementielle ?
2- Á quels niveaux du texte ce matériau s’incorpore-t-il ?
3- Par quel processus cette incorporation est-elle possible ? Celle-ci est-elle directe, consciente ou non-consciente et, si elle n’est pas directe, quelles médiations sont-elles impliquées ?
4- Par quelle démarche analytique la sociocritique se propose-t-elle de baliser et d’identifier ce matériau historique ?
Les réponses à ces questions sont, bien entendu, complexes et j’y reviendrai plus longuement mais, pour rester dans le domaine de la théorie du texte, disons, à partir des analyses que j’ai personnellement menées sur un large éventail de textes littéraires et filmiques, que :
1- le texte émerge de la coïncidence conflictuelle de deux discours contradictoires qui portent l’un et l’autre sur des enjeux fondamentaux de la société.
2- Les notions centrales qui sont les vecteurs des arguments échangés dans ce débat s’incorporent sous la forme d’opposites (cacher/révéler par exemple) qui se constituent en structures et dont les effets contradictoires vont irriguer les différents niveaux du texte (réseaux des signifiants, narratologie, espace, temps, mythe, etc...).
3- La médiation impliquée dans ce processus est de l’ordre du non-conscient et du socio-discursif. Ce sont les structurations du socio-discursif (lorsque je parle du niveau socio-discursif j’entends l’ensemble de la production discursive repérable dans une société à un moment déterminé de son histoire) qui s’investissent sous la forme d’opposites (cf. point 2 ci-dessus).

2-3- Génotexte et phénotextes
Il ressort de ce qui précède que le texte redistribue à tous ses niveaux les effets de ces structures dialectiques sous des réalisations qui sont sans doute diverses mais qui, en dépit de ces différences apparentes, se reproduisent à l’identique. Mon hypothèse générale est que : dès qu’un texte commence à s’instituer il institue ses régularités, c’est-à-dire ses lois de répétition. Ce type de fonctionnement nous amène à “revisiter” les concepts de géno-texte et de phéno-texte. J’emploie celui de génotexte pour décrire l’espace virtuel où les structures originelles programment le processus de productivité sémiotique, en empruntant le terme à la géographie humaine qui oppose le génotype (méditerranéen par exemple) aux divers phénotypes (andalou, catalan, languedocien, provençal, italien, maghrébin, etc..., si je m’en tiens au même exemple). Le travail de l’écriture consistera à déconstruire sans cesse ce mixte sous la forme de phénotextes voués à réaliser, à tous les niveaux textuels, en fonction de la spécificité de chacun d’entre eux, la syntaxe des messages préalablement programmés. Je ne reviendrai pas ici sur le fonctionnement de cette morphogenèse dans la mesure où j’en ai fait état à de nombreuses reprises à propos d’un large éventail de textes. Ce qui m’importe aujourd’hui est de souligner comment cette notion s’insère dans le dispositif herméneutique que je viens de rappeler.
Sans doute le texte travaille-t-il sous l’effet des régularités dont il se dote mais encore fallait-il s’interroger sur l’origine, la nature et le fonctionnement de ces dernières. C’est à ces questions que tente de répondre la notion de morphogenèse.

Si maintenant nous revenons à ce qui a été dit des effets du dys-synchronique historique on en conclura que le non-dit, le blanc, l’absence sont les vecteurs dynamiques de la morphogenèse. Si, en effet, le manque, le vide, le déphasage se donnent ainsi à voir comme des indices majeurs de la présence de l’Histoire et balisent donc un espace à explorer, le niveau discursif, qui s’articule sur cette dynamique, ne peut pas ne pas en rendre compte, ce qui implique que le tissu textuel présente à son tour des blancs, des lacunes, des raccourcis et nous invite à lire les textes en essayant d’y déchiffrer ce qu’ils passent sous silence. Dans la perspective que j’ai choisie, ces « trous » textuels pointeraient des éléments majeurs de l’évolution historique et devraient en conséquence se retrouver dans la morphogenèse au sein de laquelle ils joueraient, par voie de conséquence, un rôle tout à fait déterminant.

3- Une théorie sociocritique du sujet

Sans doute dans mes analyses antérieures me suis-je toujours arrêté sur ces blancs du texte mais il s’agit maintenant de vérifier si ce concept de manque, qui est en arrière-fond de tout déphasage et qui impulse la dynamique historique, se retrouve dans le fonctionnement du sujet culturel, mais avant d’en venir à celui-ci voyons ce qu’il en est du sujet transindividuel.

3-1 La définition et le fonctionnement du sujet transindividuel goldmannien doivent être reconsidérés.
J’ai répété, à plusieurs reprises, que la première des deux dimensions constitutives du sujet culturel correspondait à un espace complexe de sédimentations sémiotiques qui procède chacune d’un sujet transindividuel spécifique, dans la mesure où, à un moment déterminé de son existence, ce sujet culturel relève, entre autres, d’un certain nombre de sujets transindividuels mais je voudrais insister ici sur le fait que chacun de ces sujets et donc chacune de ces sédimentations implique précisément un temps historique qui, dans un certain nombre de cas, peut être distinct de ceux sur lesquels il vient s’articuler. Le processus auquel ils sont soumis implique d’une part que ces divers sujets collectifs évoluent chacun à son rythme suivant la façon dont les uns et les autres s’articulent sur le Tout historique et, d’autre part, que ce même sujet culturel est appelé à traverser sans cesse de nouveaux sujets collectifs. Je rappelle la définition que Goldmann donne du sujet transindividuel : ( « Avec l’apparition de l’homme, c’est-à-dire d’un être doué de langage, apparaît la vie sociale et la division du travail. Á partir de ce moment, il faut distinguer les comportements à sujet individuel (libido) des comportements à sujet transindividuel (ou collectif ou pluriel. Lorsque Jean ou Pierre soulèvent un objet pesant il n’y a ni deux actions ni deux consciences autonomes par lesquelles le partenaire ferait respectivement fonction d’objet mais une seule action dont le sujet est Jean et Pierre et la conscience de chacun de ces deux personnages n’est compréhensible que par rapport à ce sujet transindividuel » Goldmann, 1966, p. 151 et ss.). Cette définition doit ainsi être « revisitée » dans cette perspective dynamique : le sujet collectif, porteur d’un temps historique qui lui est originel, se charge, au fur et à mesure qu’il traverse l’Histoire, de temps historiques multiples ce qui entraîne une incessante reconfiguration des contours de la totalité subjective. Or ce sont les déphasages qui se créent entre les différentes instances du Tout historique qui semblent découper dans le tissu social les sujets transindividuels. Ces derniers regroupent, sur le mode objectif et non conscient, des individus qui ont une communauté de destin, laquelle n’est lisible, et ne peut être lisible, que dans un système de frustrations et d’aspirations spécifique, si du moins on s’intéresse, comme je le propose, aux effets/signes repérables dans la totalité subjective. Seul ce système est apte à rendre compte de la notion de sujet transindividuel. Disons plus précisément, à la lumière de ce qui précède, que les déphasages qui sont à l’œuvre au niveau de l’infrastructure produisent, dans un grand nombre d’espaces de la société, des frustrations et des aspirations qui témoignent d’un mode précis d’insertion socio-économique et fonctionnent alors comme des noyaux de fixation autour desquels s’organisent, sur le mode objectif du non-conscient, des sujets transindividuels. Tout nouveau déphasage qui modifie l’infrastructure entraîne automatiquement l’émergence d’un nouveau sujet transindividuel.

Comme on vient de le voir, je ne donne pas exactement ici à la notion de sujet transindividuel le sens, quelque peu flou d’ailleurs, que semble lui donner Lucien Goldmann. On peut, comme lui, l’envisager de l’extérieur, comme un groupe d’individus qui se livrent à la même activité, sont soumis aux mêmes conditions de travail et partagent une même vision du monde. Sans doute est-ce tout cela, mais, en ce qui me concerne, je l’envisage, prioritairement, comme l’espace intrapsychique qui se construit chez tout individu du groupe et qui, essentiellement dynamique, est pris dans le processus d’incessantes rectifications que lui impose son insertion dans l’Histoire. Le sujet transindividuel n’est, tel que je le conçois du moins personnellement, ni statique ni autonome ni isolé. Il n’est envisageable que lorsqu’il est pris dans l’ensemble des sujets transindividuels qui participent au fonctionnement [du non-conscient] d’un sujet culturel.

3-2 La notion de sujet culturel doit être replacée dans ce contexte
On est ainsi amené à penser que la compétence sémiotique du sujet culturel doit présenter une série d’indices qui renvoient directement ou indirectement à ces blancs qui procèdent de multiples horizons. Ces blancs représentent les déphasages qui séparent l’un de l’autre les temps historiques d’un certain nombre de sujets collectifs constitutifs du sujet culturel. On est en droit en effet de penser que la force d’attraction d’une instance dite en avance sur son temps dépend, en partie du moins, du désir manipulé ou spontané, consciemment ou non-consciemment partagé par les individus d’une même collectivité qui se situe dans une instance « en retard » et désire dépasser les conditions socioéconomiques qui sont les siennes et qu’elle juge frustrantes. La compétence sémiotique du sujet culturel, dont j’ai défini la première dimension comme une mosaïque de pratiques discursives spécifiques (ou de sociolectes), présente ainsi sur son premier versant un panorama constitué par une multitude d’instances intériorisées séparées par des blancs qui nous renvoient, par le biais de multiples représentations du désir en particulier, à une égale multiplicité de manques ou d’absences.
Le sujet culturel est donc un espace, ou un dispositif, où coexistent des déphasages et il fonctionne bien, au même titre que le Tout historique, autour de la coexistence de multiples temps historiques. Á ce titre, il est, lui aussi, géré par une dynamique du manque.

3-3 Dys-synchronie et inconscient
Reste que ce fonctionnement ne peut pas davantage être envisagé en dehors du rôle central qu’y joue l’inconscient, dans la mesure où, précisément, la notion de sujet culturel englobe deux dimensions imbriquées l’une dans l’autre. La première est observable pour peu que nous prenions quelque recul et que nous l’approchions d’un point de vue critique. C’est cette première dimension que je viens d’évoquer. La seconde en est la face cachée et, de ce point de vue, on remarquera que le désir, le regret ou la nostalgie, qui sont autant de transcriptions d’un manque ou d’une absence, ne cessent de même de gouverner, tout au long de l’existence, ce que j’appellerai, pour l’instant et pour faire vite, notre « vie intérieure ». Cette deuxième dimension nous renvoie au sujet de l’inconscient, notion que je crois utile de préciser. Jacques Lacan nomme en effet sujet de l’inconscient une structure organisée autour d’une chaîne de signifiants stockés et reliés entre eux par un rapport de métonymie. Ces signifiants, construits (passé) ou appelés à l’être (futur), répètent sans cesse un message qui reste identique en dépit de son apparente diversité ou hétérogénéité. Chacun de ces signifiants renvoie à un moment différent de la vie de l’individu et, par là, s’articule sur le Tout historique. Cette chaîne délègue constamment à la marge du système un de ses éléments, qui, de cette façon, fonctionne comme son représentant métaphorique. Le processus opère comme une noria sans fin mais on remarquera que son dynamisme procède essentiellement du vide laissé dans la chaîne par le signifiant qui assure provisoirement la fonction de délégué métaphorique. Cet élément délégué sur les marges du système est le symptôme qui, procédant du passé du sujet, surgit dans son présent et que nous pouvons observer dans le comportement ou dans le discours du sujet ou encore - et c’est ce qui nous intéresse ici - dans le tissu textuel. Ce symptôme exprime un malaise qui interpelle le sujet et que ce dernier exprime par des mots, des expressions, des métaphores qui sont inattendus dans le contexte où ils apparaissent. Ce malaise s’exprime dans le discours sous la forme d’une discordance en dehors de toute prise de conscience ou d’intention. On constate donc que si, à partir de la définition qu’en donne Jacques Lacan, on accepte ce que je propose, le sujet de l’inconscient implique la présence d’un faisceau de temps historiques qui ne cesse de s’enrichir et qui ne cesse d’articuler la chaîne de signifiants sur le Tout historique. Tout nouveau signifiant présente de la sorte une double face : tout en reproduisant un même message il est également porteur d’une nouvelle trace temporelle et cette double valeur est déjà le prélude d’une nouvelle réalisation diaphorique à venir.

Je voudrais revenir sur cette notion de discordance qui attire l’attention sur elle même, c’est-à-dire sur ce qui est dit, c’est-à-dire encore sur le fait que ce qui est dit n’est en phase ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit, ni avec ce qu’on attend. Le déphasage et la prise en compte de ce déphasage sont les premiers éléments qui ouvrent la voie à la compréhension de la signification. La discordance code le sens mais, en codant le sens, et en donnant à voir sa fonction comme telle, elle participe déjà du décryptage. Le déphasage apparaît ainsi comme le moteur du fonctionnement de l’inconscient.
Discordance ! Voilà le maître-mot qui doit nous guider dans nos analyses. Débusquer les discordances, les regrouper en réseaux qui seront considérés comme des chaînes de signifiants, des symptômes, des fractures sémiotiques produites par le fonctionnement dys-synchronique.
1-5 La notion de Temps doit à son tour être reconsidérée dans nos analyses.
Le Temps est un des paramètres les plus importants pour notre démarche sociocritique puisqu’il s’agit d’insérer les résultats de notre analyse sémiotique dans le contexte sociohistorique dont ils sont censés émerger et témoigner. Or, nous venons de le voir, le Temps est une notion complexe et hétérogène, un espace essentiellement multiple. Nous devons tenir compte de cette diffraction temporelle si nous voulons tenter de comprendre comment fonctionne le Tout historique à l’intérieur du texte. On se souviendra de ce que dit superbement Carlos Fuentes des “racines du présent que sont le passé comme mémoire et le futur comme désir”.
Lorsque nous effectuons cette traversée qui nous conduit du fonctionnement de l’infrastructure à celui du sujet de l’inconscient nous constatons donc la présence constante, à tous les niveaux, d’un faisceau hétérogène de temps historiques et d’une dynamique impulsée par un déphasage qui est, lui-même, producteur d’une discordance. Diffraction temporelle et discordance sont étroitement liées dans la mesure où cette dernière est produite dans l’infrastructure par la synchronie du dys-synchronique, une dys-synchronie qui circule, passe d’une instance à une autre en fonction de l’évolution du Tout et qui donne à l’instance sur laquelle il se fixe, toujours provisoirement, ses coordonnées temporelles. Cette synchronie du dys-synchronique est repérable au niveau du sujet de l’inconscient avec le symptôme, cette irruption intempestive du passé dans le présent du sujet. C’est cependant le manque (mais le déphasage n’implique-t-il pas un manque ou un écart ?) qui, comme on l’a vu, articule le plus nettement les deux dimensions du sujet culturel sur l’Histoire, sous les formes inversées des frustrations et des aspirations ou encore du manque et du désir, quand bien même on pourrait objecter que les frustrations des sujets transindividuels ne sont que les leurres d’un manque primordial que, sans aucun doute, de toutes façons, elles réactivent.
Il s’agit pour nous de reconstituer dans la compétence sémiotique du sujet culturel les traces de cette dynamique, en relevant les contradictions générées par les dys-synchronies de l’Histoire et dont portent témoignage les déconstructions, les ruptures discursives, les discordances, les raccourcis, les ellipses, les absences ou les silences qui trouent significativement les tissus textuels. Chacun de ces différents effets est, en dernière instance, produit par les points d’impact multiples, sur un même moment de l’Histoire, des différentes dimensions du temps (passé, présent, futur) , dont aucune n’est isolable, détachable de l’ensemble qu ’elles forment. Seule ce que j’appelle la diffraction temporelle permet en effet de comprendre comment fonctionne le Tout historique. Il nous faut en effet cesser de considérer le présent, le passé et le futur comme des espaces de temps autonomes et isolables. Passé et futur sont tout entiers dans le présent du sujet comme ils le sont dans la configuration de la formation sociale, où le mode de production hégémonique du temps présent, tout en étant lui-même décalé par rapport à d’autres modes en déclin, est porteur de son propre dépassement. Qu’il s’agisse de la totalité subjective ou de ce que j’appellerai pour faire vite la totalité historique c’est cependant bien évidemment le « présent vivant » qui, pour reprendre les termes de J. Derrida, détient « le pouvoir de synthèse et de rassemblement incessant des traces. » ( Derrida, 1966, p. 55). C’est pourquoi il peut sembler illusoire de ne penser l’inscription du texte dans le contexte que par rapport à un point fixe du processus historique alors que chaque noeud du tissu textuel n’est rien d’autre qu’une trace où se superposent les impacts de divers espaces-temps. Organisée autour de la superposition cumulative des sédiments déposés par les multiples sujets transindividuels qui lui sont constitutifs, et de la noria sans fin du sujet de l’inconscient, la compétence sémiotique du sujet culturel participe du même mouvement.

Bibliographie

Barthes, Roland (1996) Texte in Encyclopedia Universalis, Paris, E.U.

Cros Edmond, La Sociocritique, Paris, L’Harmattan (Collection ’Pour comprendre’), 2003

Cros Edmond, Le Sujet culturel- Sociocritique et psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2005

Derrida, Jacques ( 1968) « La Différance » in Théorie d’ensemble, Paris, Seuil, pp.41-66

Goldmann, Lucien (1966). Sciences humaines et philosophie suivi de Structuralisme génétique et création littéraire. Paris, Gonthier.

Pour plus d’informations sur ces différents points voir Cros (2003 et 2005)