Pour une sémiotique de la discordance

, par Edmond Cros

Pour une sémiotique de la discordance

La Sociocritique s’intéresse avant tout à la façon dont les structures socioéconomiques s’incorporent dans les structures textuelles, en précisant cependant que cette incorporation n’est jamais directe ni automatique dans la mesure où chacun des niveaux impliqués (l’infrastructure et la superstructure) a une histoire et un temps (c’est-à-dire un rythme d’évolution) qui lui sont propres. Notre hypothèse fondamentale s’appuie ainsi sur la notion de formation sociale constituée, selon Karl Marx, par la coexistence de plusieurs modes de production (médiéval, pré-capitaliste, capitaliste, pour l’âge classique par exemple). Pour nous, cette formation sociale génère une formation idéologique qui s’exprime dans une formation discursive. La notion de formation sociale peut sembler peu adaptée à l’évolution des sociétés modernes dont les modes de production capitalistes tendent à s’organiser à l’identique mais son intérêt ne manque pas d’être évident si on admet qu’en réalité la spécificité de tout mode de production renvoie à un temps historique précis. La notion de formation sociale peut ainsi être re-définie par la co-existence, à un moment déterminé de l’Histoire, de plusieurs temps historiques. On doit considérer alors que ces divers temps historiques sont liés entre eux et constituent de la sorte un système régi par l’hégémonie de l’un d’entre eux, le temps présent en l’occurrence. C’est ce système qui génère la formation idéologique correspondante. On ne peut imaginer en effet que chacun des divers temps historiques impliqués intervienne directement dans cette formation.
La complexité de ce processus nous apparaîtra plus nettement encore si on se souvient de ce que ce second système, à savoir la formation idéologique, n’évolue pas forcément uniquement au rythme du premier, qui cependant l’engendre, mais, également, en fonction de sa propre histoire. Et on peut en dire autant des rapports qui s’établissent entre le niveau idéologique et le niveau discursif où nous supposons que s’inscrit en dernière instance le matériau socio-économique. On retiendra donc, d’une part que le processus d’incorporation de l’Histoire implique des mécanismes de médiation, de transfert, de décrochement, d’adaptation, d’autre part que, de toutes façons, en passant d’un système (infrastructural) à un autre système (idéologique) et de celui-ci au troisième (discursif) nous avons successivement traversé le contexte de trois rythmes différents, c’est-à-dire de trois temps historiques qui ne coïncident que partiellement.

Or, à l’intérieur de chacun de ces trois niveaux et entre l’un et l’autre nous devons imaginer une série d’instances qui se présentent soit comme parfaitement adaptées au temps hégémonique du présent ou, au contraire, en retard ou en avance. C’est ainsi par exemple que, dans la période post-industrielle où nous nous trouvons, un ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine de production de voitures n’a pas conscience, dans son espace de travail du moins, de vivre dans le temps historique de l’informatique et cette distance est plus grande encore si on envisage les cas respectifs du petit artisan ou de l’agriculteur moyen. Á l’intérieur d’un même champ de production, de semblables écarts existent entre - prenons d’autres exemples - d’un côté un maçon qui travaille dans une puissante entreprise de construction qui emploie des centaines d’ouvriers ainsi que, généralement, des matériaux pré-construits et, de l’autre, l’artisan qui travaille « à son compte », aidé ou non de quelques manœuvres ; ou, encore, entre le marchand qui « tient » un étal sur un marché et le caissier d’un supermarché. Nous sommes donc tous reliés, d’une façon ou d’une autre, sur des modes multiples, à plusieurs temps historiques. Á un niveau purement superficiel, et dans une perspective qui, si elle est différente, ne peut pas cependant être exclue de ce cas général, on remarquera qu’un souvenir d’enfance, par exemple, convoque, dans mon présent vécu, un passé relié à différents sujets collectifs, un projet de voyage ou la perspective d’une carrière future y convoque un futur.

Mais le Tout historique ne cesse jamais d’évoluer soit à la suite des progrès technologiques, des nouveaux objectifs que se fixe l’économie néo-capitaliste et des tendances qui sont inscrites dans la logique de son développement, soit encore sous l’effet , entre autres facteurs, de la nécessité, proclamée par tous les responsables politiques de tous les pays, d’encourager la croissance, dont l’absence, quand elle se produit ou menace de se produire, est dénoncée comme gravement préjudiciable à l’économie d’une nation. Lorsqu’on s’interroge sur le mécanisme qui régit ce flux ininterrompu de l’Histoire on constate que ce sont ces multiples déphasages qui l’impulsent, dans la mesure où les instances adaptées au temps présent ou « en avance » sur leur temps exercent toujours une force d’attraction sur celles qui sont « en retard ». Le caractère inexorable de cette marche vers un devenir, qui permet de définir ce qui est en phase par rapport à ce qui est en avance ou en retard témoigne, s’il en était besoin, de la primauté de l’économique. C’est un blanc, une différence, un espace de manque - celui qui sépare l’instance « en avance » de l’espace « en retard » ou de celui qui est simplement « en phase » avec le présent - qui fait toujours bouger l’ensemble. Le plurisystème qui nous intéresse, à savoir la totalité des trois formations (sociale, idéologique et discursive) « se présente de fait comme un dispositif de production fonctionnant sur un régime d’inégalité où les déséquilibres induisent des mutations » (Louis Althusser). Le manque, l’absence, le vide, le déphasage se donnent ainsi à voir comme des indices majeurs de la présence de l’Histoire et balisent donc un espace à explorer. Le niveau discursif, qui s’articule sur cette dynamique, ne peut pas ne pas en rendre compte, ce qui implique que le tissu textuel présente à son tour des blancs, des lacunes, des raccourcis et nous invite à lire les textes en essayant d’y déchiffrer ce qu’ils passent sous silence. Dans la perspective que j’ai choisie, ces « trous » textuels pointeraient des éléments majeurs de l’évolution historique et devraient en conséquence se retrouver, sous une forme particulièrement active, dans la morphogénèse. Sans doute dans mes analyses antérieures me suis-je toujours arrêté sur ces blancs du texte mais il s’agit maintenant de vérifier si ce concept de manque, qui est en arrière-fond de tout déphasage et qui impulse la dynamique historique, se retrouve dans le fonctionnement du sujet culturel.

J’ai rapporté plus haut le concept de sujet au fonctionnement d’un fait socio-idéologique qui implique le niveau discursif, qu’il s’agisse de la langue ou de la parole. Or, dans la langue, nous a appris Saussure, et donc dans « le fait de parole [qui] précède toujours » il n’y a que des différences : « Tout ce qui précède revient à dire que dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus, une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit ; mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées, ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles ou des différences phoniques issues de ce système. Ce qu’il y a d’idée ou de matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes. »
Pour J. Derrida, qui cite ces propos de Saussure, ces différences « ont été produites, elles sont des effets produits » :

« elles ne sont pas tombées du ciel toutes prêtes ; elles ne sont pas plus inscrites dans un topos noetos que prescrites dans la cire du cerveau. Si le mot »histoire« ne comportait en lui le motif d’une répression finale de la différence, on pourrait dire que seules des différences peuvent être d’entrée de jeu et de part en part »historiques" (1968, p.50)

mais des effets qui, pour lui, sont sans cause (« il faudrait donc parler d’effet sans cause, ce qui conduirait très vite à ne plus parler d’effet ») et pour sortir de la clôture de ce schème il préfère parler de trace (« qui n’est pas plus un effet qu’elle n’a une cause »). On peut comprendre la restriction de Derrida si on retient avec Saussure que « la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique » car cette affirmation revient effectivement à écarter le problème de l’origine et donc de la cause mais elle n’est pas recevable si on privilégie, comme je prétends le faire, les modalités de l’acquisition des discours par le sujet, en considérant, entre autres choses, qu’un signifiant parce qu’il a traversé le temps présente un « feuilletage de sédimentations historiques qui véhiculent chacune à sa manière, des valeurs morales et sociales sans cesse questionnées » (Cros, 2003, p. 50). Dans ce cas, on est tout à fait en droit de parler d’effets historiques produits par un ensemble de causes. Or, en convoquant dans le discours l’ensemble des sédimentations historiques dont je viens de parler, ces effets/traces y convoquent, avec le présent, un passé et un futur. Revenons à Derrida :

« La différance, c’est ce qui fait que le mouvement de la signification n’est possible que si chaque élément dit »présent« , apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que lui-même, gardant en lui la marque de l’élément passé et se laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur, la trace ne se rapportant pas moins à ce qu’on appelle le futur qu’à ce qu’on appelle le passé, et constituant ce qu’on appelle le présent par ce rapport même à ce qui n’est pas lui : absolument pas lui, c’est-à-dire pas même un passé ou un futur comme présents modifiés. » (Derrida,1968, p. 51).

On constate donc que la matière discursive, constitutive de ce fait sémiotico-idéologique qu’est pour nous la conscience du sujet - telle qu’elle s’extériorise du moins -n’est qu’un champ de différences que redistribue un faisceau hétérogène de temps historiques divers. Sur cette base, voyons comment cette matière se trouve redistribuée sur les deux versants du sujet culturel. J’ai répété, à plusieurs reprises, que la première des deux dimensions constitutives du sujet culturel correspondait à un espace complexe de sédimentations sémiotiques qui procède chacune d’un sujet transindividuel spécifique, dans la mesure où, à un moment déterminé de son existence, ce sujet culturel relève, entre autres, d’un certain nombre de sujets transindividuels mais je voudrais insister ici sur le fait que chacun de ces sujets et donc chacune de ces sédimentations implique précisément un temps historique qui, dans un certain nombre de cas, peut être distinct de ceux sur lesquels il vient s’articuler. Le processus auquel ils sont soumis implique d’une part que ces divers sujets collectifs évoluent chacun à son rythme suivant la façon dont les uns et les autres s’articulent sur le Tout historique et, d’autre part, que ce même sujet culturel est appelé à traverser sans cesse de nouveaux sujets collectifs. La notion goldmannienne de sujet transindividuel doit ainsi être « revisitée » dans cette perspective dynamique : celui-ci, porteur d’un temps historique qui lui est originel, se charge, au fur et à mesure qu’il traverse l’Histoire, de temps historiques multiples ce qui entraîne une incessante reconfiguration des contours de la totalité subjective. Or ce sont les déphasages qui se créent entre les différentes instances du Tout historique qui semblent découper dans le tissu social les sujets transindividuels. Ces derniers regroupent, sur le mode objectif et non conscient, des individus qui ont une communauté de destin laquelle n’est lisible, et ne peut être lisible, que dans un système de frustrations et d’aspirations spécifique, si du moins on s’intéresse, comme je le propose, aux effets/signes repérables dans la totalité subjective. Seul ce système est apte à rendre compte de la notion de sujet transindividuel. Disons plus précisément, à la lumière de ce qui précède, que les déphasages qui sont à l’œuvre au niveau de l’infrastructure produisent, dans un grand nombre d’espaces de la société, des frustrations et des aspirations qui témoignent d’un mode précis d’insertion socio-économique et fonctionnent alors comme des noyaux de fixation autour desquels s’organisent, sur le mode objectif du non-conscient, des sujets transindividuels. Tout nouveau déphasage qui modifie l’infrastucture entraîne automatiquement l’émergence d’un nouveau sujet transindividuel. Comme on vient de le voir, je ne donne pas exactement ici à la notion de sujet transindividuel le sens, quelque peu flou d’ailleurs, que semble lui donner Lucien Goldmann. On peut, comme lui, l’envisager de l’extérieur, comme un groupe d’individus qui se livrent à la même activité, sont soumis aux mêmes conditions de travail et partagent une même vision du monde. Sans doute est-ce tout cela, mais, en ce qui me concerne, je l’envisage, prioritarement, comme l’espace intrapsychique qui se construit chez tout individu du groupe et qui, essentiellement dynamique, est pris dans le processus d’incessantes rectifications que lui impose son insertion dans l’Histoire. Le sujet transindividuel n’est ni statique ni autonome ni isolé. Il n’est envisageable que lorsqu’il est pris dans l’ensemble des sujets transindividuels qui participent au fonctionnement [du non-conscient] d’un sujet culturel.

On est ainsi amené à penser que la compétence sémiotique du sujet culturel doit présenter une série d’indices qui renvoient directement ou indirectement à ces blancs qui procèdent de multiples horizons. Ces blancs représentent les déphasages qui séparent l’un de l’autre les temps historiques d’un certain nombre de sujets collectifs constitutifs du sujet culturel. On est en droit en effet de penser que la force d’attraction d’une instance dite en avance sur son temps dépend, en partie du moins, du désir manipulé ou spontané, consciemment ou non-consciemment partagé par les individus d’une même collectivité qui se situe dans une instance « en retard » et désire dépasser les conditions socioéconomiques qui sont les siennes et qu’elle juge frustrantes. La compétence sémiotique du sujet culturel, dont j’ai défini la première dimension comme une mosaïque de pratiques discursives spécifiques ( ou de sociolectes), présente ainsi sur son premier versant un panorama constitué par une multitude d’instances intériorisées séparées par des blancs qui nous renvoient, par le biais de multiples représentations du désir en particulier, à une égale multiplicité de manques ou d’absences.
Le sujet culturel est donc un espace, ou un dispositif, où coexistent des déphasages et il fonctionne bien, au même titre que le Tout historique, autour de la coexistence de multiples temps historiques . Á ce titre, il est, lui aussi, géré par une dynamique du manque.

Reste que ce fonctionnement ne peut pas davantage être envisagé en dehors du rôle central qu’y joue l’inconscient, dans la mesure où, précisément, la notion de sujet culturel englobe deux dimensions imbriquées l’une dans l’autre. La première est observable pour peu que nous prenions quelque recul et que nous l’approchions d’un point de vue critique. C’est cette première dimension que je viens d’évoquer. La seconde en est la face cachée et, de ce point de vue, on remarquera que le désir, le regret ou la nostalgie, qui sont autant de transcriptions d’un manque ou d’une absence, ne cessent de même de gouverner, tout au long de l’existence, ce que j’appellerai, pour l’instant et pour faire vite, notre « vie intérieure » . Cette deuxième dimension nous renvoie au sujet de l’inconscient, notion que je crois utile de préciser. Jacques Lacan nomme en effet sujet de l’inconscient une structure organisée autour d’une chaîne de signifiants stockés et reliés entre eux par un rapport de métonymie. Ces signifiants, construits (passé) ou appelés à l’être (futur), répètent sans cesse un message qui reste identique en dépit de son apparente diversité ou hétérogénéité. Chacun de ces signifiants renvoie à un moment différent de la vie de l’individu et, par là, s’articule sur le Tout historique. Cette chaîne délègue constamment à la marge du système un de ses éléments, qui, de cette façon, fonctionne comme son représentant métaphorique. Le processus opère comme une noria sans fin mais on remarquera que son dynamisme procède essentiellement du vide laissé dans la chaîne par le signifiant qui assure provisoirement la fonction de délégué métaphorique. Cet élément délégué sur les marges du système est le symptôme qui, procédant du passé du sujet, surgit dans son présent et que nous pouvons observer dans le comportement ou dans le discours du sujet ou encore - et c’est ce qui nous intéresse ici - dans le tissu textuel. Ce symptôme exprime un malaise qui interpelle le sujet et que ce dernier exprime par des mots, des expressions, des métaphores qui sont inattendus dans le contexte où ils apparaissent. Ce malaise s’exprime dans le discours sous la forme d’une discordance en dehors de toute prise de conscience ou d’intention. On constate donc que si, à partir de la définition qu’en donne Jacques Lacan, on accepte ce que je propose, le sujet de l’inconscient implique la présence d’un faisceau de temps historiques qui ne cesse de s’enrichir et qui ne cesse d’articuler la chaîne de signifiants sur le Tout historique. Tout nouveau signifiant présente de la sorte une double face : tout en reproduisant un même message il est également porteur d’une nouvelle trace temporelle et cette double valeur est déjà le prélude d’une nouvelle réalisation diaphorique à venir.

Je voudrais revenir sur cette notion de discordance qui attire l’attention sur elle même, c’est-à-dire sur ce qui est dit, c’est-à-dire encore sur le fait que ce qui est dit n’est en phase ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit, ni avec ce qu’on attend. Le déphasage et la prise en compte de ce déphasage sont les premiers éléments qui ouvrent la voie à la compréhension de la signification. La discordance code le sens mais, en codant le sens, et en donnant à voir sa fonction comme telle, elle participe déjà du décryptage.
Le déphasage apparaît ainsi comme le moteur du fonctionnement de l’inconscient mais il se donne également à voir dans l’étape capitale de la constitution du sujet qu’est la phase du miroir et qui ne s’explique que par l’état de prématuration du sujet. Alors que jusqu’ici il s’éprouve comme un corps morcelé, l’enfant voit dans le miroir son « moi idéal », c’est-à-dire son image réunifiée (Voir supra, chap.2). Jacques Lacan pose le problème essentiellement en termes de dys-synchronie, parlant à ce propos de

« ces synchronies de la captation spectaculaire, d’autant plus remarquables qu’elles devancent la coordination complète des appareils moteurs qu’elles mettent en jeu [...] Bien plus, j’ai cru moi-même pouvoir mettre en valeur que l’enfant dans ces occasions anticipe sur le plan mental la conquête de l’unité fonctionnelle de son propre corps, encore inachevée à ce moment sur le plan de la motricité volontaire [...] Le stade du miroir a l’intérêt de manifester le dynamisme affectif par où le sujet s’identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps ; elle est, par rapport à l’incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité idéale, imago salutaire ; elle est valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discordance intraorganique et relationnelle du petit homme... » ( Lacan, 1948, pp. 112-113, c’est moi qui souligne)

On ne peut pas davantage passer sous silence l’importance qu’a le désir (ou le manque) dans les thèses de Freud et de Lacan. Je renvoie à ce que je disais plus haut , à savoir que pour Jacques Lacan le désir court tout au long de la chaîne des signifiants, sans cesse déplacé, renvoyé et réactivé de l’un à l’autre dans l’impossibilité dans laquelle il se trouve d’être satisfait. La notion de vide est ainsi au centre de l’argumentation lacanienne et, en particulier lors de l’avènement de l’inconscient c’est-à-dire lorsque, avec l’accès au symbolique, le signe se substitue au vécu, un vécu dont la réalité s’évanouit dans le réseau sémiotique du sujet culturel, laissant le sujet authentique, aliéné et absent de lui-même.

Lorsque nous effectuons cette traversée qui nous conduit du fonctionnement de l’infrastructure à celui du sujet de l’inconscient nous constatons donc la présence constante, à tous les niveaux, d’un faisceau hétérogène de temps historiques et d’une dynamique impulsée par un déphasage qui est, lui-même, producteur d’une discordance. Diffraction temporelle et discordance sont étroitement liées dans la mesure où cette dernière est produite dans l’infrastructure par la synchronie du dys-synchronique, une dys-synchronie qui circule, passe d’une instance à une autre en fonction de l’évolution du Tout et qui donne à l’instance sur laquelle il se fixe, toujours provisoirement, ses coordonnées temporelles. Cette synchronie du dys-synchronique est repérable au niveau du sujet de l’inconscient avec le symptôme, cette irruption intempestive du passé dans le présent du sujet. C’est cependant le manque (mais le déphasage n’implique-t-il pas un manque ou un écart ? ) qui, comme on l’a vu, articule le plus nettement les deux dimensions du sujet culturel sur l’Histoire, sous les formes inversées des frustrations et des aspirations ou encore du manque et du désir, quand bien même on pourrait objecter que les frustrations des sujets transindividuels ne sont que les leurres d’un manque primordial que, sans aucun doute, de toutes façons, elles réactivent.

Il s’agit pour nous de reconstituer dans la compétence sémiotique du sujet culturel les traces de cette dynamique, en relevant les contradictions générées par les dys-synchronies de l’Histoire et dont portent témoignage les déconstructions, les ruptures discursives, les discordances, les raccourcis, les ellipses, les absences ou les silences qui trouent significativement les tissus textuels. Chacun de ces différents effets est, en dernière instance, produit par les points d’impact multiples, sur un même moment de l’Histoire, des différentes dimensions du temps (passé, présent, futur) , dont aucune n’est isolable, détachable de l’ensemble qu’elles forment.

Seule ce que j’appelle la diffraction temporelle permet en effet de comprendre comment fonctionne le Tout historique. Il nous faut en effet cesser de considérer le présent, le passé et le futur comme des espaces de temps autonomes et isolables . Passé et futur sont tout entiers dans le présent du sujet comme ils le sont dans la configuration de la formation sociale où le mode de production hégémonique du temps présent, tout en étant lui-même décalé par rapport à d’autres modes en déclin, est porteur de son propre dépassement. Qu’il s’agisse de la totalité subjective ou de ce que j’appellerai pour faire vite la totalité historique c’est cependant bien évidemment le « présent vivant » qui, pour reprendre les termes de J. Derrida, détient « le pouvoir de synthèse et de rassemblement incessant des traces. » (1968, p. 55) C’est pourquoi il peut sembler illusoire de ne penser l’inscription du texte dans le contexte que par rapport à un point fixe du processus historique alors que chaque noeud du tissu textuel n’est rien d’autre qu’une trace où se superposent les impacts de divers espaces-temps. Organisée autour de la superposition cumulative des sédiments déposés par les multiples sujets transindividuels qui lui sont constitutifs, et de la noria sans fin du sujet de l’inconscient, la compétence sémiotique du sujet culturel participe du même mouvement.
(Extrait de : Le sujet culturel, Sociocritique et psychanalyse. Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 57-67.

Bibliographie

Cros, E. (2003), La Sociocritique, Paris, L’Harmattan (Coll. Pour comprendre)

Derrida, J. (1968), « La Différance » in Théorie d’ensemble, Paris, Seuil, pp. 41-66

Lacan, J. (1948), L’agressivité en psychanalyse. Paris, Seuil.

Saussure, F. (1922) Cours de linguistique générale (éd. de Ch. Bally et A. Sechehaye), IIe Partie, Ch. IV -4. [Trad. en espagnol par Mauro Armiño, Curso de linguística general, Barcelona, Editorial Planeta-de Agostini, 1984]