Mais il reviendra le temps des cerises

, par Edmond Cros

Mais il reviendra le temps des cerises évoque la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et, plus particulièrement, la campagne de Normandie du 2e bataillon des Mobiles de l’Ardèche, ainsi que la participation d’une de ses compagnies à la Commune de Narbonne. Le conflit, décrit au quotidien dans une suite d’anecdotes et de dialogues, fait apparaître la désorganisation et l’impréparation des forces françaises, à la limite de l’absurde. En rapprochant plus ou moins explicitement cette « drôle de guerre » de celle de 1940, le narrateur implique, au-delà des deux confrontations, l’avènement et la permanence en France d’un parti de l’ordre, de 1848 à nos jours.

Cette vision est portée par un sergent anarchiste, adhérent de l’Association internationale des travailleurs récemment créée, qui, au sein de la 3ecompagnie du bataillon, éveille la conscience politique non seulement d’un petit groupe de ses camarades mais aussi — et surtout — celle de son lieutenant.

Envoyée à Narbonne, après la paix déshonorante de mars 1871, pour participer à la répression de la Commune, la 3e compagnie rejoint les rangs des révoltés. Le lieutenant et le sergent laissent la vie au cours de l’affrontement.

Cette superposition des divers temps de l’Histoire se retrouve dans la façon dont se construit le texte. L’auteur dialogue en effet à travers le temps aussi bien avec ses personnages qu’avec ses publics successifs. Ce dialogue produit des niveaux de récit et de lecture qui s’emboîtent les uns dans les autres et les modalités bien particulières de ce jeu entre l’écriture et la lecture ouvrent différentes perspectives dans la narration. C’est ainsi que le traitement de l’anecdote historique renouvelle en profondeur les codes de la fiction romanesque.

Dessin de couverture : Alain Cazottes

Sachez que moi, Jean-François de Mars, on m’appelle le grand-père, du surnom que m’a donné ma mère au motif que dès le plus jeune âge je faisais la morale à Firmin et argumentais comme un adulte, comme s’il suffisait d’être vieux pour être sage et comme si tous les vieux l’étaient. Peut-être !, rétorquait alors le berger. Reste que l’expér ience leur permet d’être de bon conseil. Les vieux, faut les respecter ! C’est pas une raison pour croire qu’ils sont toujours dans leur droit de rouméguer comme ils le font, après leur chien, après leur chat, après leurs filles, après leurs fils, après leurs cochons et leurs vaches... Feraient mieux de s’en prendre aux magistrats corrompus et à tous les fonctionnaires zélés à la botte du pouvoir, aux privilèges des curés dispensés de service militaire, aux impôts indirects qui pèsent sur la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, aux congréganistes qui per vertissent l’esprit des enfants, à la cupidité des patrons et à leur alliance objective avec l’Église, au travail des enfants et à leur exploitation dans les usines de moulinage ou encore au maire ou encore au préfet. Allons bon ! le voilà encore dans son numéro d’activiste révolutionnaire, se dit in petto l’auteur, mais, après tout, laissons-le dans son rôle ! Moi, continue le grand-père, je me suis toujours cru autor isé à dire ce que je pensais et à faire ce que je croyais juste de faire, ce qui m’a amené où j’en suis, proscrit, obligé de me terrer dans ma vieille maison familiale de Mars perdue au milieu d’une forêt de mélèzes. Il est venu à Sainte-Croix pour essayer de le retrouver. Il a pris la route, avec, sur le dos, sa hotte de bateleur et de faux colporteur remplie de lacets, d’aiguilles, de ciseaux, de couteaux, de dés à coudre, de cartes, de ficelles, de crayons, de bouchons, d’herbes de toutes sortes pour soigner la rage de dents, l’insomnie, l’oubli, le mal au cœur, la rancœur, les aigreurs, les brûlures, les gerçures, les engelures, les bitures, les gastrites, les colites, les otites, la bile, les rides, l’obésité, la stérilité, la fécondité, l’obscénité, la félicité... et, cachées tout au fond de ce bric-à-brac, une pile de feuilles subversives et une poignée de colombes en cuivre forgées par Alexandre. Il a commencé par assurer sa tournée mensuelle habituelle dans les fermes isolées et les villages du haut plateau où dans les deux derniers mois ils ont mis progressivement en place un petit réseau de relais plus ou moins sûrs puis, avec l’assentiment d’Alexandre, il a commencé la descente vers le bas-pays. Le premier jour, vers la fin de la journée, il s’est arrêté pour passer la nuit au sommet d’un piton balsamique d’où on dominait l’ensemble des Boutières, aux confins du Velay et du Vivarais. À la sortie de la lande monotone et revêche du haut plateau, émaillée ici et là par des bois de fayards et de sapins, s’étalait un chaos de montagnes et de vallées, une terre labourée de vertigineux ravins, d’abîmes gigantesques, de hauts versants décharnés striés par l’escalier colossal des chambas et, par endroits, de combes sauvages. Les paysans des hautes terres ont besoin qu’on les éclaire sur l’infamie des Versaillais relayée par les dangereuses ambitions de Mac-Mahon et qu’on leur explique les bienfaits qu’on peut attendre de l’édification d’un enseignement laïque, qui est le seul garant contre l’intolérance et l’aliénation, mais la tâche est d’autant plus difficile qu’il leur faut être à tout moment sur leurs gardes et vivre dans la clandestinité. Celui qui l’héberge pour un soir est un ancien du 2e bataillon et, une fois avalée la soupe au lard et partagé un morceau de chèvre, ils évoquent, comme d’habitude, leur campagne de Normandie. « C’est bien beau tout ça mais comment k’tu vas faire pour changer les choses ? Moi, d’abord, les curés faut pas y toucher ! Souviens-toi du curé d’Oubreyts, notre aumônier. Un bien brave homme ! » Le grand-père, lui, parle du travail des enfants dans le secteur du moulinage, les journées de seize heures hiver comme été, de 4 heures du matin à 8 heures du soir. Lui il connaît ça pour y avoir travaillé pendant plus d’un an, avant d’être appelé à rejoindre les mobiles. Un univers carcéral avec des enfants, dont le plus jeune avait six ans, privés de sommeil et de soins, mal nourris, condamnés à ne jamais savoir lire ni écrire, des femmes qui couchaient à trois dans un lit ! Pour essayer de convaincre son interlocuteur il en vient au rôle joué par l’Église : dans le moulinage où il a travaillé les ouvrières étaient tenues d’assister quotidiennement à la prière. Ailleurs, c’étaient cinq religieuses de la Sainte Famille qui étaient chargées de surveiller avant, pendant et après le travail une main-d’œuvre de deux cents ouvrières, des jeunes filles venues des hospices de Lyon et de Saint-Étienne. Oui, mais ça c’est l’Assistance publique, rétorque l’autre, et l’Assistance publique c’est pas rien ! Tu te souviens de ce que disait Viala à ce propos ? Et le lieutenant ? Un long silence s’est installé. Il est entre eux, avec la façon qu’il avait d’écouter les gens, sans rien dire, la tête légèrement penchée de côté, son calme apparent et, quand il le fallait, sa détermination. Ils restent là en tête-à-tête, le regard dans le vide. Alors comme ça, tu vas essayer de voir la famille ? Oui et non, chais pas, ça m’a pris comme ça, j’ai eu envie de le retrouver. Je verrai sur place.

Le lendemain, il était sur le bord du grand fleuve et descendait la rive droite vers La Voulte et Le Pouzin. Y’a de ça presque un an déjà, le 31 mars, dans la nuit pourquoi qu’on est parti si vite en laissant aux autres le soin de s’occuper d’eux une cicatr ice ouverte par le remords le sentiment d’avoir été lâche la fuite la nuit tant qu’ils ont été dans la plaine, en évitant soigneusement villes et villages par crainte des sergents de ville puis le soulagement une fois sur leurs terres, l’angoisse lorsque, dès la fin de mai, leur étaient par venus les échos de la répression, la crainte d’une dénonciation toujours possible, l’infâme Camp de Satory, les « abattoirs » parisiens où on tuait, parfois même à la mitrailleuse, au square Montholon, au parc Monceau, à l’École militaire, au Champ-de-Mars, au cimetière Montparnasse, dans les jardins du Luxembourg, à la caserne Lobeau, aux Buttes-Chaumont, aux Gobelins, au Père-Lachaise, à la Roquette, à Montmartre, dans la rue des Rosiers, à Saint-Lazare... Mais, interrompt l’auteur, quelle est la trace du massacre de « la terreur tr icolore » dans notre mémoire nationale, hantée pourtant par la « terreur rouge » de 1789 alors que le rétablissement de l’ordre à Paris en mai 1871 a fait trois fois plus de morts en une seule semaine ? Simple question de couleurs, répond le grand-père.

Arrivé au Pouzin, il est allé attendre Joseph, le soir, à la sortie de l’usine et lui a fait de loin un signe discret. L’autre l’a reconnu tout de suite mais a fait comme si de rien n’était. Il a ralenti sa marche, s’est arrêté pour allumer une cigarette, a regardé tout autour de lui pour laisser passer ses collègues, qui d’ailleurs semblaient avoir hâte de rentrer chez eux, puis s’est dirigé d’un pas nonchalant vers le centre de la ville. Au premier carrefour il a marqué un arrêt, a regardé une fois encore autour de lui en tirant sur sa cigarette, s’est engagé dans une ruelle, a bifurqué dans une autre puis dans une autre, puis dans une autre encore avant de pousser la porte d’un estaminet. L’intér ieur était sombre à peine éclairé par une faible lumière qui laissait apparaître une salle voûtée meublée de quatre ou cinq tables carrées en bois ciré. Il s’est assis et le grand-père qui venait d’entrer s’est assis en face de lui. « Dehors, faut faire gaffe, a dit Joseph, tu sais que tu es recherché mais ici tu peux parler.

— Et pour toi comment ça se passe ? a fait le grand-père.

— Au début, difficile... Je sais que je suis surveillé, en particulier à l’usine. Ils sont venus un jour chez moi, ont fouillé la maison et interrogé ma femme. Je change tous les jours d’itinéraire pour me rendre au travail et en revenir.

— J’peux pas crécher chez toi, je suppose.

— Vaut mieux pas, mais t’inquiète pas, tu peux passer la nuit ici et demain faudra que tu décampes avant qu’il fasse jour et que tu sois prudent.

— Tu sais, Joseph, je suis venu pour savoir comment ça s’est passé pour lui, après ? À l’usine et en ville.

— En dehors du groupe, à l’usine, personne sait ou plutôt ils font tous comme s’ils savaient pas et en ville tout le monde se tait. Ils ont tous peur. La famille a déménagé... Aucune nouvelle.

— Mais... t’as pas essayé de savoir ? Tu sais pas où qu’il est ?

— Après les événements, je me suis réfugié dans de la famille à la campagne pour voir si ça allait se tasser. Quand mon père m’a fait savoir que ça allait, je suis revenu mais je pouvais pas poser de question à personne.

— Ouais, c’est vrai, pas facile ! Mais tu sais pas où qu’il est ?

— Non ! J’ai pas pu le savoir. » Le grand-père se tait. Joseph se lève. Il doit rentrer.

« Allez ! Bonne chance ! Tu te souviens de l’infirmerie ? » Le grand-père sourit, se lève à son tour, lui donne une tape dans le dos.

« T’avais du travail sur la planche et tu nous a bien aidés. »

Il est parti à l’heure dite et il a suivi dans l’obscurité de la nuit le chemin qui lui était naguère familier le long de l’Ouvèze. Arrivé au début du jour aux portes de Privas, il a contourné la ville en direction des Mines. Il a traversé le quartier et s’est dirigé sur Veyrus par la route du col de Freyssenet. Il s’est arrêté devant la maison du Bouchet. Les volets qui donnent sur la route étaient fermés. Il a contourné la ferme pour essayer d’entrer par l’arrière. Tout était désert. L’enclos du poulailler baillait au vent ainsi que les portes de l’étable. Il a gravi l’escalier extér ieur en pierre de granit et a frappé du poing à la porte. Personne ne s’est présenté et il a tourné la poignée pour entrer. La cuisine était vide et les cendres, dans le foyer, froides. Il s’est assis en essayant d’imaginer ce que lui avait vécu ici, ce qu’il faisait et ce qu’il aurait fait par une soirée d’automne comme celle-ci. Au bout d’un moment il a appelé à plusieurs reprises et de plus en plus fort. Il a décidé de visiter la maison. On accédait aux chambres par une courte volée d’escaliers. Au centre de la première un grand lit, une table de nuit et une chaise en paille, contre la fenêtre. Sur le côté opposé une armoire basse en cerisier. On passait de là à une autre pièce. C’est au moment où il en ouvrait la porte qu’il a sent sa présence. Elle était assise et regardait le jardin où s’attardait la dernière lumière du jour.

« Qu’est-ce qui t’amène ? » lui a-t-elle demandé en tournant la tête, sans se lever.

Alors il le lui a dit, lui a parlé de ses remords et l’a interrogée.

« Je te comprends, cesse de te tracasser, a-t-elle fait d’une voix lasse, et assieds-toi. Tu as bien fait de venir et je t’en remercie. »

Ils ont passé la nuit à parler de lui, elle de son enfance et lui de ce qu’avait été la campagne de Normandie, du respect et de l’estime que lui portaient les hommes.

Au moment de prendre congé au petit matin, après avoir décliné l’invitation qu’elle lui faisait de rester quelques jours avec elle, il lui a posé la question pour laquelle il était venu. « Oui, ils nous l’ont rendu. On l’a ramené à Sainte-Croix. Tu le trouveras à l’entrée à droite, la troisième tombe. Nous étions seuls, son père et moi pour le mettre en terre. » Et elle a éclaté en sanglots.

Le jour même, à une centaine de mètres après la sortie du cimetière, il est tombé sur un groupe de jeunes qui discutaient en fumant, assis sur des pierres et des troncs d’arbre. Le voyage et l’émotion l’avaient épuisé et il ressentit br utalement le besoin de se reposer. Son visage sombre et quelque chose d’indéfinissable dans son attitude, qui tenait d’une sorte de rage contenue et d’une détermination provocatrice, les impressionnèrent et ils interrompirent leurs conversations. Ils lui firent une place et un petit gros à la face rouge lui offrit une cigarette. Ils l’avaient vu sortir du cimetière Après un moment d’hésitation, l’un d’entre eux éprouva le besoin de rompre ce silence et l’interrogea. Le grand-père les regarda l’un après l’autre comme s’il revenait d’un autre monde.

« Faudra se souvenir des mobiles et de la Commune ! leur dit-il.

— Les mobiles ? Quézaco ?, fit Max.

— Laisse-le parler ! », fit Jé.

Le grand-père leur parla alors de la campagne du 2e bataillon et du lieutenant Magnin.

Extrait de Mais il reviendra le temps des cerises, Paris, L’harmattan, 2009, 20 euros.