Le sujet culturel colonial et l’immigration - Les silences du discours idéologique

, par Edmond Cros

Après voir défini le discours idéologique comme une nébuleuse dynamique constituée de strates hétérogènes, Edmond Cros analyse ici les représentations de l’immigré dans l’imaginaire social français. Celles-ci transcrivent l’impact du sujet culturel colonial, dans lequel coexistent deux imaginaires sociaux conflictuels au sein d’une même structure psychique et d’une continuité sémiotique qui enchaîne la réalité et les fantasmes

Sans doute est-il difficile de distinguer les faits pseudo objectifs de la façon dont ils sont décrits ou évoqués dans l’ensemble complexe de leur (re) présentation dans le discours. Je supposerai, pour faire vite, que cette (re)présentation est en (grande) partie un produit idéologique et laisserai de côté le problème que pose l’examen de la part qu’il convient de faire à cette médiation incontournable. Je m’en tiendrai donc dans un premier temps à la façon dont se structure et fonctionne la matière idéologique. Il s’agit pour moi d’une sorte de nébuleuse sémiotique dynamique sous des réalisations qui ne sont cependant pas stabilisées, ce qui lui permet de s’adapter aux conditions mouvantes des faits sur lesquels elle s’est en quelque sorte greffée et dont elle procède en dernière instance. Les éléments qui la composent ont des origines, des parcours et des configurations diverses : échos plus ou moins lointains en voie de réactivation ou de mise en sourdine, éclats de voix plus ou moins forts, concrétions chargées de valeurs historiques où se retrouvent stockés des restes de polémique, une mémoire collective organisée autour de conflits parfois violents et de véritables récits collectifs contradictoires…Tous ces éléments sont disponibles et ont vocation à entrer dans de nouvelles dispositions que ne cesse de convoquer le flux ininterrompu de l’Histoire. L’imaginaire social est ainsi fait en effet, qu’il lui faut, sur le mode du non conscient, se fixer sur des repères pris dans le passé pour parler de ce à quoi la collectivité est confrontée, qu’il s’agisse - c’est le plus souvent le cas - de dangers à conjurer ou de choix cruciaux à faire. Cette matière est un leurre, un filtre qui encombre l’imaginaire collectif éloignant le sujet d’une perception sinon plus objective du moins plus sereine des faits. On distinguera cet arrière-fond transhistorique de la couche sémiotique produite plus directement par le contexte particulier du temps présent même si cette dernière est étroitement articulée sur la précédente sans véritable solution de continuité apparente si du moins on essaie d’en reconstituer le processus génétique. En effet l’effacement de cette continuité relève de la systématique du déplacement et du masquage mise en place par le fonctionnement de l’idéologique.
Notre questionnement portera sur la façon dont s’articule cette première matière avec celle que produit la situation historique spécifique qui est la nôtre et où se développent des polémiques majeures et violentes qui questionnent le devenir de la communauté nationale. Et plus largement encore l’avenir de la planète. Ces polémiques sont toujours reliées à de faits concrets et précis. Tenons-nous en, pour l’instant, au chômage et à l’immigration. Proposer comme je le fais de les aborder dans une même saisie renvoie immédiatement à une prise de position qui peut sembler critiquable mais que j’assume à dessein : je dis ainsi ce que le masque idéologique, par l’intermédiaire d’un discours hégémonique, voudrait m’interdire de dire. Reste cependant à préciser le lieu d’où procèdent ce discours hégémonique et son éventuelle légitimité. Un bref rappel historique est ici nécessaire.
Au lendemain de la première guerre mondiale, environ 80 .000 immigrés algériens travaillent en France, pour la plupart dans les usines de la région parisienne, de la région lyonnaise ou du nord de la France c’est à dire dans des bassins d’emplois qui ont été fortement affectés par l’hécatombe de la première guerre mondiale et qui ont besoin d’une importante main-d’œuvre immigrée. Leur recrutement dans la France des années 1920-1930 « s’est effectué brutalement, par déplacement de populations prélevées le plus souvent parmi les membres de collectivités tribales démantelées. » (Stora, La guerre des mémoires, L’Aube, 2004, 140). Après la seconde guerre mondiale, dans les années 1950, le patronat français, poussé par les perspectives lucratives qu’offre le développement de la production, organise de même, dans les douars d’Afrique du Nord une campagne de recrutement qui s’avère efficace dans le contexte de la période de prospérité économique française connue sous le nom de période des « trente glorieuses ». Il s’agit au départ d’immigrés « célibataires ». Les dispositions prises plus tard par Giscard d’Estaing portant sur le regroupement familial ( décret du 29 avril 1976) ont élargi sensiblement le volume de cette population et transformé les données initiales du problème : l’immigré n’est plus seulement relié à l’appareil de production ; sa famille et lui-même sont englobés dans un Tout socio-économique et sociopolitique. Les circonstances socio-économiques et sociopolitiques diffèrent cependant sensiblement en 1950 de ce qu’elles étaient trente ans plus tôt : au lendemain de la libération, en effet, l’organisation de l’immigration vise à répondre à la pression salariale exercée par la dynamique syndicale renforcée par le poids du parti communiste dans le contexte de « la guerre froide ». Cette instrumentalisation d’une force de travail étrangère, présente déjà sans doute dès les années vingt, fait de l’immigration maghrébine un élément central de la lutte des classes au service du capital. Elle est organisée, à l’origine, par le patronat français et se donne à voir comme le produit du colonialisme et en dernière instance, du capitalisme industriel. Son histoire s’articule sur l’évolution de ces deux faits historiques majeurs et donc en ce qui concerne le temps présent sur l’avènement et le développement du capitalisme financier. Or une telle mutation d’une phase du capitalisme à l’autre a bouleversé, comme on le sait, le rapport entre le capital et le travail, bouleversement dû à la mondialisation en grande partie responsable des grandes migrations actuelles et à la dérégulation qui érige la loi du plus fort en valeur absolue. Elle a mis en place et conforté une société essentiellement matérialiste dite de consommation, où l’argent et le profit individuel règnent en maîtres, aux dépends de l’intérêt du collectif, de toute référence à la transcendance et de toute projection utopique, ce qui explique la crise qui affecte la démocratie représentative. Or, tout phénomène historique et social majeur s’accompagne de réactions qui contredisent ses tendances et ses structures originelles et que j’ai appelés phénomènes de compensation. Si, comme il a été prédit, le XXI e siècle doit être le siècle du religieux, n’est-ce pas, en fonction de ce type de fonctionnement, parce que l’exaltation sans limite du ‘tout matériel’ a enfanté et enfante des forces qui se destinent à la combattre ? Sans doute n’est-ce pas la seule explication possible à l’éclosion et au développement de l’islamisme radical mais il est par contre évident que les recruteurs du djihad instrumentalisent des représentations construites sur des stéréotypes qui opposent à une société présentée comme corrompue un supposé idéal qui fait appel à une certaine transcendance. Il est significatif, de ce point de vue, que les assassins de l’Islamisme radical séduisent le plus souvent des individus à peine sortis de l’adolescence l’âge le plus vulnérable à ce type de sollicitations utopiques.
La totale suprématie actuelle du capital, et le grave déséquilibre aux dépends du travail qui en découle, tend à présenter la notion de ‘lutte des classes’ comme une notion désuète même si cette ‘lutte des classes’ n’a jamais été aussi présente dans ses effets. Il est utile de noter que cette notion, qui est cruciale dans l’explication que propose le marxisme du sens de l’histoire, a disparu de l’horizon politique et socio discursif. Dans le déferlement de considérations et commentaires médiatiques et politiques de tous ordres sur le chômage et l’immigration, se trouve tout aussi significatif l’oubli de la responsabilité qu’a historiquement le patronat dans la façon dont il a organisé la réplique à la pression salariale par le biais de l’appel à une main d’œuvre extérieure. Ces silences sont des produits idéologiques et c’est à ce titre qu’ils m’intéressent, d’autant plus qu’ils s’articulent sur d’autres silences.
Cette population d’immigrés en effet a une histoire et donc une mémoire collective. Celles-ci, si on s’en tient au cas des algériens, sont marquées par la guerre de l’indépendance dont les effets se sont répercutés dans tout le Maghreb et se sont gravés également dans la sensibilité d’une génération de français de toutes origines à des degrés divers. Benjamin Stora parle à ce propos de « deuil inachevé de l’empire colonial ». Les années 50 sont étroitement associées dans notre histoire nationale à la guerre de l’indépendance algérienne. [ L’insurrection est déclenchée à la Toussaint 1954 et la guerre se termine en 1962] .Cette guerre a exacerbé l’affrontement entre les postures nationalistes et les postures anticolonialistes, affrontement qui est d’autant plus vivace de nos jours que la question coloniale reste ouverte, comme nous l’a rappelé le débat relativement récent à propos de la loi de 2005 voulue par Jacques Chirac et destinée à consacrer le rôle supposé positif de la colonisation française. Contrairement à ce que pourrait donner à penser la notion ambiguë de post-colonialisme, le colonialisme n’est pas un fait historique du passé ; il est profondément inscrit dans notre vécu et dans l’actualité quotidienne ; il est reproduit sur le mode non conscient dans nos pratiques discursives [Voir le cas du film Indigènes de Rachid Bouchareb (2006) dont le titre reprend une perversion du sens étymologique qui renvoie aux institutions juridiques du colonialisme]. Au début du XXIe siècle, environ huit millions de personnes en France sont issues des anciennes colonies et le colonialisme est gravé au cœur de l’imaginaire social de toutes les générations d’immigrés nord-africains et africains qui vivent « une fracture coloniale » dans la mesure où« elles ont le sentiment que la société porte sur elles le même regard que la France portait sur les colonisés. Elles vivent très mal cette infériorisation, cette relégation. Ceux qui pensent que le débat sur la colonisation est clos se trompent lourdement ». (Stora, Ibid.,36) « [L]es jeunes de l’immigration postcoloniale, écrit encore Stora, veulent être français à part entière. Ils ne supportent plus le regard porté sur eux, et lorsqu’ils réfléchissent au, pourquoi des discriminations, ils se heurtent inévitablement à l‘histoire coloniale ; ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mise à l’écart. C’est pourquoi leurs revendications et leurs interrogations sur le passé colonial viennent aujourd’hui bouleverser la société française, ses élites, ses intellectuels, ses historiens . » (Stora, Ibid 13) On pourrait objecter que cet impact tend à s’effacer ou du moins à s’atténuer avec le temps auprès de la deuxième ou de la troisième génération. Mais l’idéologique ne fonctionne pas forcément sur cette logique. La transmission de la mémoire collective ne se fait pas forcément de façon directe, consciente, réfléchie ou rationnelle. Elle procède souvent par à-coups, sur le mode passionnel, intempestif, agressif et parfois brutal en réponse à d’imaginaires ou de réelles provocations. Souvenons nous du sociodrame provoqué par un match international de football qui opposait l’équipe d France à l’équipe d’Algérie Son mode de fonctionnement peut être rapproché du processus psychanalytique qui s’étend sur trois générations pour déboucher sur un psychotique. Or ce que je dis à propos de l’imaginaire de l’ex -colonisé vaut pour celui de l’ex- colonisateur. Celui qui, soit dans les faits, soit au niveau symbolique par solidarité avec des compatriotes avec lesquels il s’est identifié et continue à s’identifier, s’est senti expulsé d’une terre qu’il considérait comme la sienne, n’accepte pas facilement la présence de l’ex-colonisé sur son propre sol sur lequel il s’et vu forcé par l’ex-colonisé de se replier. L’intrus garde son statut premier qui le confine dans la subordination, il est fondamentalement l’Autre et il n’est toléré qu’à la condition qu’il reste à la place marginale qui lui a toujours été assignée. La situation historique du présent (les manifestations de l’islamisme radical entre autres par exemple) réactive donc la matière idéologique transhistorique ( produit du colonialisme) dans le cadre d’une continuité sémiotique qui enchaîne la réalité et les fantasmes. Nous sommes ainsi en présence de deux imaginaires qui non seulement s’affrontent de façon plus ou moins manifeste dans le vécu quotidien de la réalité mais aussi et surtout coexistent de façon conflictuelle au sein d’une même structure psychique. C’est cette coexistence conflictuelle que transcrit l’alternance des fonctions et des actants que je viens de souligner (colonisé vs colonisateur.), Le fantasme de l’invasion musulmane que propose Soumission de Houellebecq (2015), par exemple, reproduit, en inversant les fonctions et les actants, l’épisode historique de la colonisation. Un tel constat nous fait comprendre que la structure psychique du colonisateur n’existe pas plus que celle du colonisé en tant que structures qui seraient respectivement isolables, ce qui me conduit à renvoyer à la notion de sujet culturel colonial, pour rendre compte de ce type de fonctionnement de l’imaginaire social . [Sur la notion de sujet culturel voir Cros, Le sujet culturel , Paris L’harmattan. Sur celle de sujet colonial, voir Homi K. Bhabha : ‘The Other Question : The Stereotype and Colonial Discourse » in K. M. Newton, Twentieth Century Literary Theory , Post-Colonial Criticism pp 293-301]
Le sujet colonial englobe dans une même structure les consciences respectives – si du moins celles-ci étaient isolables – du colonisé et du colonisateur. Laissons donc de côté les distinctions entre sujet colonisé et sujet colonisateur et parlons plutôt de sujet colonial. Gardons-nous cependant de penser qu’il puisse y avoir des sujets coloniaux à dominante colonisé et des sujets coloniaux à dominante colonisateur car le fonctionnement de ce type de structure est plus complexe ; ses effets ne sont jamais directs ni forcément immédiats. Le sujet colonial doit être entendu comme un sujet transindividuel (L.Goldmann) qui se reproduit et reproduit de l’idéologique sur le mode non conscient par une sorte de capillarité ou de contamination plus ou moins directes, saturant ainsi les représentations que redistribue le complexe discursif du temps. Ce faisant, le sujet colonial met en place une matrice structurale construite sur sa propre organisation originelle centrée sur une systématique de la mise en miroir où se convoquent mutuellement le fantasme et les stéréotypes attachés à la réalité . Il s’agit là d’une notion qui peut être utile car elle ouvre sur en questionnement central pour le problème qui nous occupe. Reste en effet à préciser les modalités de cette coexistence (dans l’imaginaire social et dans les consciences individuelles), coexistence qui en réalité implique le rapport du sujet à son Autre. Or, fondamentalement, le sujet n’a pas accès à la vérité de l’Autre. Ce dernier lui sera toujours étranger , comme j’ai essayé de le montrer à propos du sujet culturel colonial qui se met en place au moment où surgissent conjointement le capitalisme et le colonialisme avec la découverte du soi-disant Nouveau Monde. Cf Edmond Cros, El sujet cultural colonial…in http // Sociocritique.fr ] Il lui est étranger car il échappe à toute tentative de représentation authentique. Sinon, il ne serait plus l’Autre. L’assimilation que proposait naguère un président de la république française comme solution aux problèmes que pose l’immigration apparaît ainsi comme une solution illusoire, d’autant plus que c’est une notion qui appartient au vocabulaire du colonialisme. Le colonisateur ne s’est en effet jamais projeté comme susceptible de s’assimiler à celui qu’il est venu coloniser. C’était à ce dernier de s’assimiler pour son plus grand bien s’il voulait profiter des bienfaits supposés de la civilisation qui lui étaient apportés et proposés. Le colonisateur se propose toujours et propose toujours ses valeurs en modèles. Il n’a pas vocation à s’assimiler.
Le profond impact du colonialisme se donne ainsi à voir comme crucial dans les représentations que nous avons les uns et les autres, de l’immigration et de la problématique de l’identité et on peut s’étonner du fait qu’il soit absent des considérations qui s’échangent dans le débat public tant sur l’immigration que sur le chômage. Faut-il interpréter ce silence comme le témoignage d’une mauvaise conscience ou comme le symptôme d’un processus de refoulement qui porterait sur un narcissisme national blessé par la fin de l’empire et le constat de notre prétendue décadence.
Ce que je viens de dire des graves séquelles du colonialisme français en Afrique est-il transposable aux nouvelles formes de l’immigration qui concernent d’autres types de population et d’autres zones géographiques affectées par le déchaînement des guerres ? Les données objectives du problème sont en apparence différentes. Nous ne nous interrogeons cependant pas sur des faits historiques mais sur les représentations qui en procèdent et qui les accompagnent ; celles- ci n’évoluent pas au même rythme que l’Histoire. Comme je le disais, la nébuleuse sémiotique de l’idéologique est assez dynamique pour s’adapter aux conditions mouvantes des faits sur lesquels elle se greffe, d’autant plus que dans les deux cas la représentation de l’immigré implique les stéréotypes attachés à l’évocation du monde musulman. L’amplification du phénomène migratoire amplifie donc les fantasmes qui obsèdent le sujet culturel colonial.]
On en vient toujours au même constat. Sous l’effet de l’idéologique qui occulte l’origine des problèmes auxquels nous sommes confrontés, à savoir la toute-puissance du capitalisme financier mondialisé nous perdons toute lucidité et nous ne sommes pas capables de comprendre la nature de notre aliénation et encore moins capables d’assumer notre propre identité de sujet culturel colonial, telle que l’a modelée l’histoire de la lutte des classes et des forces qui nous manipulent. Cette aliénation est d’autant plus dangereuse que le contre modèle que ces mêmes forces ont provoqué, à savoir le recours au fanatisme religieux, et ses conséquences criminelles, occultent le rôle joué par les puissants intérêts économiques qui constituent le véritable moteur de l’Histoire.

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