Du Capitalisme financier aux structures symboliques A propos de deux idéologèmes [ réalité virtuelle / temps réel ]]

, par Edmond Cros

Resumen : Estos dos ideologemas (realidad virtual y tiempo real) cuya estructura plantea una equivalencia entre lo real y lo virtual se nos aparecen, como cualquier otro ideologema, como unos vehículos ideológicos preñados de historia.. Señalan el proceso que ha sentado una nueva economía del aparato de producción. Este proceso se manifiesta con mayor evidencia con los trastrocamientos que han afectado los modos y las relaciones de producción y, en última instancia, la economía psíquica y las modalidades discursivas de la representación.

Abstract : These two ideologemas (virtual reality and real time) whose structure does set an equivalence between the real and the virtual are, alike any ideologema, vehicules of historic material. They point in fact the process of a production facilities ‘s new economy becoming apparent more particularly with the upheavals which affected the modes and the relations of production and, ultimately, the psychic economy and the discursives modes of the representation.

Le signe acquiert un statut d’idéologème par le biais de son exceptionnelle fluidité, c’est à dire par la faculté qu’il a de s’infiltrer, à un moment déterminé de l’histoire, dans tous les champs discursifs. Il émerge dans l’un d’entre eux comme le produit d’une activité humaine déterminée et tire sa signification originelle d’un ensemble de conditions objectives qui, surtout s’il s’agit d’un néologisme, lui donnent sa juste place au sein d’un système logique et cohérent. Par la fonction qu’il occupe au sein de cet ensemble, il attire l’attention sur lui-même et sur ce qui peut apparaître comme un nouveau référent. Commence alors cependant un processus qui aboutira à détacher le signe du système originel qui l’avait fait apparaître et le rendra susceptible d’être absorbé par d’autres associations et d’autres champs sémiotiques. En se détachant de son contexte premier, le signe, d’autre part, subit une involution débouchant en quelque sorte sur une vacuité apparente, bientôt investie par de l’idéologique qui est convoqué par la littéralité de l’expression originelle. Car celle-ci n’est pas née du hasard. Quand on l’entend littéralement, c’est à dire détaché des conditions objectives qui l’ont vu apparaître, le néologisme dit autre chose en effet que ce que le système ‘logique et cohérent’ évoqué plus haut lui fait dire. (Sur la notion d’idéologème, voir Cros : 2003, ch. 9) Voyons ce qu’il en est avec les expressions de Temps réel et de Réalité virtuelle.
La première est employée avec des sens différents qui dépendent du champ discursif au sein duquel elle est utilisée : dans le domaine des media (radio, télévision) ainsi que dans les cas respectifs de l’Internet ou de la communication par satellite, elle vaut pour En direct ou encore Immédiat  ; on la trouve parfois, également, dans la critique littéraire ou filmique pour décrire une fiction qui vise à donner l’impression que l’action se déroule le temps de la lecture ou du spectacle. Or, en fait, elle est apparue dans le contexte des recherches qui se sont développées dans le domaine de la conception assistée par ordinateur portant sur l’image animée. Elle permet de distinguer l’image pré-calculée de l’image temps réel dont la nécessité s’est imposée lorsqu’il s’est agi de perfectionner la technologie des simulations de vol :

[…] les simulateurs d’entraînement nécessitent des temps de réponse compatibles avec l’apprentissage du comportement réactif de l’appareil simulé. Or les méthodes de rendu réaliste fondées sur les lois de la physique conduisent à des temps de calcul souvent très grands devant les temps de réponse attendus dans les simulateurs de vol. Aussi, dans les années 60-70, imagina-t-on des matériels spécifiques - les visuels temps réel - pour accélérer les différents traitements du rendu. Ces générateurs d’images de synthèse temps réel, couplés à des calculateurs, furent peu à peu remplacés par des stations graphiques qui intégraient la génération et la gestion des structures de données sur un processus à usage général et le rendu sur un processus graphique spécialisé.. » ( Tisseau,Nédélec)

L’ordinateur calcule donc alors chacune des images qui se présentent à l’écran. On voit d’une part comment l’usage de l’expression de temps réel, restreint à l’origine à un discours qui relève de la technologie, témoigne d’une avancée scientifique et, à ce titre, nous apparaît comme chargée d’histoire et, d’autre part, comment cette expression se banalise et se vide de tout contenu lorsqu’elle est transplantée dans un autre champ. C’est dans ce type de dérive qu’elle se transforme en un idéologème. Pourquoi et comment ? Parce que, ainsi transplantée, elle n’a plus de sens immédiatement perceptible : elle apparaît, lorsqu’elle est proférée par exemple à la télévision, comme un simple synonyme de En direct mais, au moment même où elle se vide de contenu, cette même vacuité entraîne la réactivation d’une autre signification que le système originel du discours scientifique avait estompée. Car cette expression est un oxymore : la notion de temps est en effet une abstraction : le temps n’existe que dans ses effets ou dans la façon dont il est vécu, il est dépourvu de toute réalité en soi et il en résulte que sur le plan de la logique pure on ne saurait admettre l’idée d’un temps réel. Littéralement entendue, cette expression n’a pas de sens. Rendue cependant à son contenu littéral, elle signifie, à l’encontre de toute logique, que l’abstraction vaut réalité. En reproduisant cette équivalence, l’expression temps réel reproduit, comme on va le voir , une idéologie qui problématise le réel en valorisant l’abstraction et le virtuel. On voit par là comment la perte de sens ( le non-sens de l’oxymore) réactive un autre niveau de signification. Mais cette expression est un élément d’un ensemble immergé qu’il nous faut reconstruire ? De quel horizon procède en effet ce nouveau niveau de signification ?
La portée et le contenu idéologiques de cet oxymore apparaissent de façon plus évidente encore si on considère une autre expression très proche de la précédente, celle de réalité virtuelle « proposée pour la première fois en juillet 1989, lors d’un salon professionnel par Jaron Lanier, alors responsable de la société VPL-Research spécialisée dans les périphériques d’immersion. Lanier forgea cette expression dans le cadre de la stratégie marketing et publicitaire de son entreprise, sans chercher à en donner une définition très précise. Historiquement, la notion de réalité virtuelle apparaît au carrefour de différents domaines des technologies de l’informatique mais relève avant tout de la conception assistée par ordinateur (CAO) et de l’informatique graphique qui vise à rendre de plus en plus réalistes les images numériques de synthèse. » (Tisseau,Nédélec, ibid.) Le schéma structurel est le même, dans les deux cas : réel/virtuel et, lorsqu’on superpose les deux oxymores, le chiasme (réel/virtuel // virtuel/réel) ponctue et accentue la portée de l’équivalence qui est ainsi signifiée. On aura remarqué que les deux expressions procèdent, en apparence du moins, du même champ discursif. Pourquoi en apparence seulement ? Parce que l’écart est d’ordre temporel (décennie 60-70 vs 1989) mais on note également un déplacement, à l’intérieur même du domaine concerné, de la recherche de pointe (simulations de vols) à la communication et au marketing, qui ouvrent alors sur un espace notionnel et un public beaucoup plus larges. Le commentaire des auteurs de l’article (Tisseau,Nédélec) est révélateur : Jaron Lanier « n’a pas su en donner une définition précise » ! Autant d’indices qui indiquent qu’est déjà amorcé le glissement de l’usage de cette expression hors du champ discursif originel qui lui donnait un sens. Tisseau et Nédélec précisent d’ailleurs que l’expression de réalité virtuelle se popularise à partir de 1990. Cette notion se concrétise en quelque sorte avec l’émergence des différents mondes virtuels, créés artificiellement par des logiciels informatiques et qui se répandent dans la dernière décennie du siècle dans différents domaines de l’activité sociale (jeux vidéo, architecture etc.) L’individu est ainsi sollicité par le virtuel qui, peu à peu, le détourne de sa réalité quotidienne.
Bien qu’elles n’aient apparemment jamais fait l’objet d’une définition précise, ces expressions saturent dès lors le discours social, soit lorsqu’elles sont reproduites directement sous une des deux formes, soit lorsque l’est également leur contenu structural qui problématise le réel. On retiendra les dates limites (a quo et ad quem) qui encadrent le processus de vulgarisation, à savoir les deux décennies de 1970 à 1989. Ceci nous amène à nous interroger sur les conditions socio-historiques qui peuvent expliquer l’avènement de cette structuration qui a réorganisé l’imaginaire social des trente dernières années, sous diverses formes et qui, comme on vient de le voir, est fondée sur un état déterminé des avancées technologiques, directement articulées elles-mêmes sur l’appareil de production. Or cet appareil a subi depuis la moitié du XXe siècle une évolution qui s’est développée en deux grandes étapes. La première, qualifiée parfois de véritable « révolution tranquille », commence à la fin de la deuxième guerre mondiale et correspond à la période des Trente glorieuses (1945-1973) qui prend fin avec le premier choc pétrolier. Cette étape se caractérise par une forte croissance de la production industrielle, nourrie par un développement technologique également important. C’est ainsi qu’en France l’indice de la production industrielle, à prix constant, (base 100 en 1938) passe, de 1947 à 1973, de 99 à 452, soit une multiplication par 4,5 et une croissance annuelle moyenne record de 5,9 %. Pendant toute cette période (du moins jusqu’en 1971 et la présidence de R. Nixon), le dollar, convertible en or à un taux fixe à la suite des décisions prises à la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, constitue une référence hégémonique, dont le principal intérêt est qu’elle est stable dans le système monétaire international. (C’est moi qui souligne). On assiste donc alors à l’apogée du capitalisme industriel. Mais, en arrière-fond, un autre temps historique est en gestation autour de recherches menées principalement dans le domaine de l’informatique et de la communication qui aboutiront à la subordination du matériel à l’immatériel, comme l’ont noté Bell et Touraine. Le premier ordinateur apparaît en 1946 (il pèse trente tonnes !) et le début de la commercialisation de la microinformatique date de la fin de la décennie 70. Quelques années auparavant, très exactement en 1971, s’amorce un processus qui met en place ce qui sera le capitalisme financier avec la fin de l’étalon or pour les devises nationales, et, par voie de conséquence, le début d’un processus de spéculation sur les monnaies. L’apogée du capitalisme industriel des Trente glorieuses masque donc des mouvements en profondeur qui préparent l’avènement de cette nouvelle phase du capitalisme. Au cours de la décennie, surgissent des notions qui témoignent de cette transition entre une continuité et une rupture : le post-industrialisme de Daniel Bell et Alain Touraine apparaît au début des années 70, La Condition postmoderne : rapport sur le savoir de Jean-François Lyotard en 1979. Il s’agit là d’une coïncidence tout à fait significative qui convoque a posteriori la date de la fin de l’étalon or. L’équivalence qu’on peut ainsi postuler entre le post-industrialisme et le post-moderne signale que la modernité coïncide pour l’imaginaire social avec le processus d’industrialisation et par conséquence avec le capitalisme industriel. Cette décennie, qui se termine en 1979 avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, de Ronald Reagan, l’année suivante, aux Etats-Unis et, avec eux, dans leur sillage, l’avènement des doctrines néo-libérales, constitue donc une véritable ligne de démarcation entre deux temps historiques. C’est en 1975 qu’un journaliste américain, Jude Vanniski, lance le terme d’économie de l’offre pour désigner une politique économique selon laquelle l’objectif de croissance ne peut être obtenu qu’en allégeant la fiscalité, qui nuit au développement des entreprises, et les cotisations sociales, qui amputent les revenus des travailleurs. Cette notion recoupe en partie celle d’économie de marché qui peut être définie comme un système d’organisation économique dans lequel les mécanismes naturels assurent seuls l’équilibre entre l’offre et la demande, sans intervention de l’État. L’économie de marché est devenue à son tour, sous une forme plus lapidaire, le marché, évolution qui ne manque pas d’être significative. Jusqu’à une époque relativement récente, en effet, le terme de marché évoquait, le plus souvent, l’état de l’offre et de la demande dans le domaine d’une matière ou d’une activité économique déterminée (le marché - de l’automobile -… en France, le marché - de l’immobilier -…à Paris etc…). Il renvoyait donc à une réalité concrète, articulée sur un temps historique qui, même lorsqu’il n’était pas explicitement défini, restait implicite ( le marché de l’immobilier au moment où j’en parle) et dans un espace également défini. Seules, ces deux coordonnées que sont l’espace et le temps lui donnaient un sens et un intérêt ; leur effacement nous projette dans un absolu dématérialisé, immatériel, qui nous renvoie à la main invisible qu’évoquait Adam Smith. Parler d’économie de l’offre ou d’économie de marché revenait à convoquer des théories ou des systèmes de pensée repérables comme tels dans l’histoire de la pensée économique et, pour cela même, encore habités par l’homme. Avec le marché, ce n’est plus le cas. Ce que le terme met en place c’est une transcendance irrationnelle vide de tout contenu identifiable mais toute puissante derrière laquelle s’occultent des forces confuses présentées comme d’autant plus incontrôlables qu’elles se reproduisent et agissent dans l’instantanéité de l’informatique. Sans doute cette signification ne surgit-elle pas brutalement dans cette décennie de 1970-1980 et sans doute le terme était-il employé depuis longtemps dans un sens générique, en particulier à propos des différentes opérations boursières ( marchés à terme, au comptant, marchés libres ou à prime etc.). Ce signifié n’était qu’un des signifiés possibles de l’ensemble du champ sémantique du terme, mais il s’est imposé aux dépends de tous les autres et cette signification sature désormais le discours social, économique et politique. Cette évolution doit être rapportée au fait que l’activité de la bourse fait désormais partie des informations quotidiennes que délivrent les media, ce qui, si ma mémoire est bonne, n’était pas le cas, en France du moins, avant la fin de la décennie 1960-1970.
On notera qu’il s’agit d’un cas particulier de fonctionnement de l’idéologème. Contrairement à ce qui se passe dans le cas de temps réel et de réalité virtuelle, le signe qui sert de vecteur à l’idéologème ne correspond pas à un néologisme qui surgit dans un champ d’activité déterminé mais à un des signifiés potentiels d’un champ sémantique donné (ici les différents signifiés du terme de marché). Le fonctionnement reste cependant le même : le signifié sélectionné relève d’un champ lexical déterminé (le discours produit par une institution sociale et des pratiques discursives qui correspondent aux activités de la bourse) à l’intérieur duquel il occupe une place logique et significative mais le terme va s’infiltrer dans l’ensemble des discours redistribués à un moment donné de l’histoire, suivant un processus au cours duquel il perd la mémoire de son origine et en quelque sorte sa raison d’être. En un mot et pour faire vite, lorsque j’évoque le marché je ne me rends pas compte que je reproduis le discours de la bourse, du moins n’en ai-je pas une conscience claire, et ma parole reste au niveau du non conscient. C’est au moment où il perd cette articulation originelle que le signe se transforme en un idéologème. Le terme se vide dans le même temps de tout contenu sémantique authentique, car en fait que faut-il entendre par le marché ? Ce n’est pas exactement la bourse mais la bourse et un au-delà de la bourse et, de toutes façons, une référence qui sert à tout expliquer, les crises, le chômage, la misère, les dettes publiques…Cette même vacuité convoque de l’idéologique ; elle convoque en effet un indéfinissable mais un indéfinissable supposé être reconnaissable et reconnu par tous les locuteurs, comme le suggère l’article le, c’est à dire, en fin de compte, d’une part une forte présence qui reste cependant absente, donc à une modalité de l’existence qui caractérise le virtuel, mais également, d’autre part, une présence absente de quelque chose qui a perdu toute signification, c’est à dire tout rapport apparent avec le réel. Cet idéologème présente un autre intérêt : fonctionnant en relation avec des éléments que je viens de relever (économie de l’offre, économie de marché , réalité virtuelle, en temps réel), il est intégré dans une micro sémiotique qui développe un discours idéologique d’une grande efficacité, en occultant derrière des signifiés confus (le marché) ou des constructions intellectuelles (économie de l’offre, économie de marché) une stratégie de classe au service de la spéculation et du capital.
Cette économie de l’offre s’opposera désormais à l’économie de la demande qui n’écarte pas la possibilité de faire appel, le cas échéant, à la dépense publique pour relancer la dynamique économique. Avec le recul que donne le temps on constate donc que le discours politique mis en scène par les medias à l’occasion du fameux discours prononcé en janvier 2014 par François Hollande, et structuré autour de l’opposition entre une politique de l’offre et une politique de la demande, est en fait chargé d’histoire en convoquant dans un raccourci significatif l’évolution des prises de position qui impliquent des forces sociales dont les intérêts sont contradictoires. On sera tenté de voir dans l’expression de cet antagonisme l’inscription de certaines modalités idéologiques de la lutte des classes articulées sur des contextes socio-historiques spécifiques.
L’intériorisation de tout ce qu’implique cette ligne de démarcation que représente la décennie 1970-1980 explique qu’ait été forgée, dans le même temps historique, la notion de postmodernité. . Il s’agit là d’un tournant décisif. Je renvoie à ce que je disais à ce propos et qui prend, dans ce contexte, tout son sens :
« L’expression qui s’est imposée [post modernité] l’indique d’ailleurs : elle n’a de sens que par rapport à ce qui précède ; elle décrit une période vécue comme une attente, comme une époque de transition, non stabilisée, qui ne peut être définie que par rapport à celle qui la précède. Le préfixe post suggère à la fois un bilan, un héritage et une fracture, autrement dit un champ notionnel structuré autour de la continuité et de la rupture, ce qui n’était pas le cas de la modernité qui transcrivait – ou du moins semblait transcrire – une rupture radicale avec le passé. Car moderne n’est pas synonyme de nouveau ; le nouveau a vocation à devenir ancien et suggère un mouvement cyclique ; le moderne est essentiellement connoté comme rupture, il ne peut être remplacé que par un autre moderne, surgi lui-même d’une fracture par rapport au précédent moderne, ou par du postmoderne ou encore par du néo. Ces impasses de la sémantique ont un aspect fascinant : la notion de néo en effet, qui s’est imposée lors des deux ou trois dernières décennies, décrit un espace où viennent s’abolir deux utopies contradictoires dont nous aurons à reparler, l’utopie du progrès et l’utopie de la tradition, l’utopie du futur et l’utopie du passé, conjonction significative où s’inscrit à nouveau cette sémiotique de l’attente, de la perplexité et, en quelque sorte, du vide mais également conjonction de deux simulacres, simulacre de la modernité et simulacre de l’ancien, par le truchement de laquelle la sémantique dénonce l’inauthentique et le brouillage qui affecte nos points de référence culturels. (Cros : 2003, 173-181)
Le concept, et l’expression qui l’incarne, de post modernité, transcrivent bien de façon parfaitement évidente une période dont le vécu se structure autour d’une problématique de l’attente et de la perplexité. De façon plus ou moins confuse et sur le mode de l’irrationnel, nos sociétés occidentales ont intériorisé les effets qui annonçaient ce basculement historique dont les tenants et les aboutissants étaient d’autant moins identifiables que nos points de repère ne se sont effacés que progressivement. De ce point de vue, la disparition de cette référence fondamentale qu’était l’étalon or a installé les sphères financière, économique et sociale dans l’instable. Loin d’être un simple symbole, la perte de cette référence se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation. Désormais les monnaies, ainsi que la valeur matérielle des biens et des produits seront déconnectés de toute estimation objective pour être soumis aux fluctuations des mouvements spéculatifs. La flexibilité des taux de change a soumis et soumet à de fortes pressions politiques tous les pays (ceux du sud en particulier) généralement soucieux d’éviter la fuite des capitaux. Les nouveaux modes de gestion des flux de la production et des échanges aussi bien symboliques et sociaux qu’économiques sont emportés par une sur valorisation de l’immatériel. On comprend aisément que ce renversement n’eût pas été possible sans cette prodigieuse révolution technologique qu’a été l’informatique. En ce sens, le capitalisme financier surgit bien à l’évidence de cette période de gestation que j’évoquais plus haut comme le produit d’une étroite symbiose entre la recherche scientifique et l’appareil de production dont les effets seront perceptibles dans un temps historique sensiblement décalé au niveau de la superstructure idéologique, avec la mise en forme et la diffusion des doctrines dites néo-libérales.
Dans ce contexte se détachent deux paramètres : la fluidité des capitaux et la globalisation des échanges. Sous le titre de La domination du capitalisme financier : l’impératif de fluidité l’excellent article de Wikiverts, (http// Capitalisme financier) dresse un tableau tout à fait instructif des processus qui opèrent dans un tel système :
La fluidité est le ressort même de la création de valeur pour le capital financier. Dans une logique de profits spéculatifs à haut rendement, l’immobilisation durable dans une monnaie, dans des moyens de production (matériels et humains) ou des projets à retour d’investissement à long terme est contre-productive. Affranchie de toutes les régulations nationales, appuyée par des technologies de transfert et de pilotage toujours plus puissantes (et qu’on a appris à domestiquer après 1987, les flux de capitaux étant le symbole même de la société des réseaux informatiques qui s’étendent partout), la fluidité devient la valeur même puisqu’elle permet de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captifs de[s] quelque[s] engagement[s] (sic) que ce soit dans des projets industriels. Le principe des grands regroupements de firmes à laquelle on assiste depuis 10 ans ne tient que très rarement à une logique industrielle, mais plutôt à la capacité à mobiliser des capitaux en masse pour obtenir pour la firme elle-même des marges de manœuvre plus grandes, voire pour devenir un pur opérateur financier. Il est alors possible de tailler selon les circonstances dans les actifs supposés immobiliser trop de capital. Dès lors, et c’est ce qui se passe dans toutes les comptabilités d’entreprise, il faut rémunérer la perte potentielle de profit générée par toute immobilisation (dans des moyens de production). La marge crée par une activité industrielle traditionnelle ne peut plus suffire à alimenter le profit, il faut encore qu’elle soit capable de couvrir le coût de l’immobilisation du capital que constituent ces moyens de production. D’où l’exigence des 15% de rémunération des actionnaires reconnue comme délirante par la plupart des économistes, qui débouche sur la vente des actifs (désindustrialisation), les licenciements en masse, la sous-traitance généralisée la plus flexible possible (c’est le sous traitant qui doit rémunérer le coût de l’immobilisation du capital) et finalement sur le modèle déjà défendu publiquement par Tchuruk à la tête d’Alcatel, « d’entreprises sans usines » […] La logique ultime n’est plus d’avoir même des entreprises mais de porter seulement des actifs immatériels que sont des noms de marques (Nike ne fabrique plus rien mais ne conçoit plus non plus en direct) ou des brevets comme on le voit dans les biotechnologies.(http//wiki-les-verts…capitalisme financier)
Cette analyse fait apparaître l’articulation qui au virtuel associe l’instable entraîné par la disparition de tout point de repère (la perte de l’étalon or, à titre d’exemple, mais on verra que cet exemple est généralisable). De ce dernier point de vue, le cas de Nike, tout emblématique qu’il soit, est également généralisable : on pensera entre autres aux patchworks qui émaillent les maillots des sportifs et des arbitres et à tout ce qui touche à la publicité ; c’est ainsi, également, que, dans un grand nombre de fois, les images destinées à provoquer le désir d’acheter n’ont aucun lien objectif avec l’article sur lequel porte la promotion commerciale. Une telle déconnection de l’objet concret fait de la publicité une simple machine à créer du rêve, c’est à dire à reproduire du virtuel : ce qui nous est proposé ce n’est pas de nous procurer l’objet, c’est d’acheter du rêve, c’est à dire, en fin du compte, du vent. C’est dans le contexte de cette survalorisation du virtuel que doit être située, semble-t-il, l’évolution même du discours publicitaire. Le cas des cotations boursières, qui sont au cœur du capitalisme financier, est de ce point de vue exemplaire. Les gains et les pertes ne se concrétisent que si vous vendez, tant que vous ne vendez pas les sommes impliquées ne sont que virtuelles ; une entreprise peut ou non être bénéficiaire et avoir ou non d’importants biens immobiliers qui correspondent à des actifs concrets, elle ne vaut que ce que les analystes et les commentateurs estiment qu’elle vaut, en fonction de gains ou de pertes potentiels, c’est à dire en fonction d’un futur qui peut ou non se réaliser. Les investisseurs ne considèrent pas la valeur ou la qualité du bien produit ou à produire mais la progression virtuelle qu’ils attendent des actions qu’ils achètent. La sémantique constitue d’ailleurs un indicateur remarquablement exact qui parle de bulle : lorsque la spéculation dépasse certaines limites c’est, disent-ils, une bulle qui explose, c’est à dire, littéralement un « globule rempli d’un vent artificiellement retenu ». Le capitalisme financier se caractérise donc par une déconnection du système productif : au gré des variations des perspectives de rémunération des capitaux, la rentabilité financière des placements prend le pas sur la productivité.
Le deuxième paramètre est la globalisation. Les échanges internationaux n’ont jamais cessé de progresser depuis la découverte du Nouveau Monde qui, selon Marx, serait à l’origine du capitalisme mais sur cet arrière-fond général il nous faut projeter un autre processus qui a affecté les superstructures et les imaginaires sociaux des différents pays. Les deux dimensions s’articulent l’une sur l’autre, avec sans aucun doute des écarts et des décalages. Alors que dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, sous l’effet des processus de production et de commercialisation standardisés, on a assisté dans les économies dites avancées à une certaine homogénéisation progressive de la vie sociale, sur le modèle impérial des USA, dans les pays dits émergents les marchés intérieurs se sont organisés tardivement car leur avènement a été longtemps retardé par le colonialisme et le néo colonialisme qui a suivi leur accession à l’indépendance. Il s’en est suivi une série de décrochements qui, sur des rythmes différents, ont engendré des types de société confinées en quelque sorte dans un temps historique qu’on peut qualifié de pré moderne dans la mesure où elles n’ont fait que subir le pillage organisé par le capitalisme industriel sans conséquence directe sur leurs structurations économiques et sociales internes. Le sentiment de modernité correspond à l’intériorisation par le sujet culturel des effets produits par ces écarts de développement, facteurs de collision plus ou moins graves. (Cros : 2003, 178-181). Dans cette perspective, la notion de post modernité qui apparaît, rappelons-le, à la fin des années 70, renvoie, me semble-t-il, plus ou moins indirectement, à une nouvelle phase d’expansion du capitalisme qui dépasse les limites antérieures de la modernité et annonce la sortie programmée du capitalisme industriel après lequel et au delà duquel se profile un temps historique qu’on ne sait pas encore comment qualifier. Il s’agit, dans cette ultime phase de l’évolution du capitalisme, non pas seulement d’une expansion des échanges commerciaux de produits manufacturés et de matières premières comme ce fut le cas à une moindre échelle sans doute avec le capitalisme marchand et le capitalisme industriel mais d’une globalisation financière, c’est à dire d’un marché mondial des capitaux qui entraîne des transferts instantanés d’une place boursière à l’autre en fonction des opportunités et des perspectives de profit. Ce ne sont plus seulement des produits matériels qui circulent dans un espace/temps appréhensible et maîtrisé ; ce sont aussi et surtout des profits et des pertes virtuels qui adviennent dans l’instantanéité, virtuels car d’un instant à l’autre, d’une seconde à l’autre, les profits peuvent se métamorphoser en pertes. Ce mode opératoire qui est actuellement au cœur du système ne cesse de générer de l’instable avec toutes les dramatiques conséquences économiques et sociales évoquées plus haut ; il génère également dans la même mesure et de façon concomitante du virtuel car ces messages et ces chiffres qui circulent dans le monde, virtuel par excellence de l’informatique, sont vécues par le grand public comme totalement déconnectés du réel.
Je renvoie ici à ce que j’écrivais à propos du champ culturel européen, de la deuxième moitié du XIXe siècle à la première guerre mondiale (1850-1914), lorsque je faisais observer que celui-ci s’était construit autour d’un axe majeur qui opposait l’impression à la sensation ; tel qu’il apparaissait, aussi bien dans l’ensemble des sciences humaines et sociales que dans les domaines respectifs de la peinture et de la poésie, cet axe était le produit de l’impact des avancées scientifiques et technologiques de l’Optique physiologique, de la théorie vibratoire ou encore de la découverte de l’électricité. (Cros : 2011, 19-56) C’est bien en dernière instance (lorsque du moins on remonte des conséquences aux causes) ce type d’articulation programmée dans le champ de la production, au cœur de l’infrastructure, que l’on retrouve dans le cas qui nous occupe. Nous l’avons vu à propos des idéologèmes analysés plus haut. Le champ morphogénétique qui opère ici se décline autour de l’opposition réel vs virtuel, sous des réalisations différentes par opposition ou par contiguïté sémiotique [stabilité vs flexibilité ou instabilité, limite vs illimité, obstacle ou repère vs fluidité, contraintes vs liberté, régulation vs dérégulation, durée vs instantanéité].
Il est évident que cette évolution du capitalisme a affecté directement les modes et les rapports de production. Les modes de production en premier lieu, c’est à dire la façon dont les différents facteurs de production (ressources, matérielles ou non, utilisées dans le processus de production) sont organisés et traités pour réaliser un produit. Ces facteurs sont devenus plus complexes et, de ce point de vue, la révolution de l’informatique joue un rôle central et déterminant qui implique cependant la prévalence de la conception (d’une certaine façon encore immatérielle) à la fois de l’objet à réaliser et des instruments qui serviront à le produire. Dans un premier temps, dans le cas de la conception assistée par ordinateur, l’objet est réalisé de façon virtuelle par les cabinets d’étude, qu’il s’agisse de programmes industriels ou architecturaux par exemple. La production est dans en premier temps virtuelle. Le virtuel est la première forme tangible en quelque sorte de la réalité c’est à dire celle où prend corps concrètement l’imagination. Si on se place dans cette perspective, la notion de réalité virtuelle transcrit très exactement ce processus. Le virtuel se donne ainsi à voir comme la première mise en forme de l’abstraction et de l’imagination. Le statut de l’objet à produire se distingue ainsi, à l’évidence, de celui qui était le sien dans le contexte des cabinets d’études de l’époque précédente où les esquisses graphiques le confinaient dans un monde limité aux deux dimensions. La construction sémiotique où se développe le concept de virtuel, à savoir l’ensemble des connotations et des dénotations que ce concept génère et structure s’en trouve affectée. Se laisse voir ainsi le décrochement du référent au-delà de la façade du signifiant qui, lui, reste inaltéré. Le virtuel n’est plus désormais ce qu’il était. Ce qu’il est devenu renforce sa capacité d’adaptation à des contextes sémiotiques divers et démultiplie ses possibilités de dissémination et d’intervention dans les champs discursifs hétérogènes et complexes des différents secteurs de l’activité humaine. La déconstruction qui altère le référent enclenche ou relance le processus de dissémination qui, comme nous l’avons vu ailleurs (Cros : 2003, c. 9), caractérise le fonctionnement de tout idéologème.
Mais cette évolution affecte également les rapports de production qui, comme on le sait, règlent l’organisation des relations entre les hommes dans la mise en œuvre des facteurs de production, c’est à dire, en dernière instance, les rapports entre le capital et le salariat. Ces derniers ont été considérablement bouleversés sous l’effet de plusieurs facteurs. Les effets les plus évidents relèvent de la législation du travail. On a vu plus haut le rôle de charnière que joue la décennie des années 70 qui préside à la mise en place du capitalisme financier. On ne sera donc pas étonné de devoir constater que l’intérim a été légalisé par la loi du 3 janvier 1972 et que le terme de contrat à durée déterminée est introduit par une loi du 3 janvier 1979, même si la forme actuelle du CDD date de 1990. Cette tendance s’accentue avec, d’une part, la loi relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique ( juin 2000) et, d’autre part, celle du 25 juin 2008 sur la modernisation du marché du travail. Dans un tel cadre administratif, ce marché s’installe de plus en plus dans l’instable qui se donne à voir, une fois de plus, comme le produit du virtuel , qui est lui-même au cœur de ce qui donné naissance au capitalisme financier.
Les rapports de production s’organisent en premier lieu autour des structures de domination, d’une part telles qu’elles s’organisent et s’exercent et d’autre part telles qu’elles sont vécues, subies et contestées. On s’en tiendra aux entreprises du CAC 40 transnationales , dans la mesure où elles imposent leur modèle et leurs lois de fonctionnement à une multitude de sous-traitants, pour des raisons qui ont été évoquées plus haut. Les notions de propriété, de responsabilité et de stabilité dont était parée dans le capitalisme industriel l’image du patronat traditionnel, plus ou moins paternaliste (les cités ouvrières dans les exploitations minières, le « modèle Michelin ») ont à l’évidence disparu. Le patron était autrefois, à la fois, celui qui possédait et celui qui commandait. Présentés abusivement le plus souvent comme des ‘patrons’, les PDG, de nos jours, ne sont propriétaires de rien : le profit qu’ils retirent de leurs fonctions ne dépend pas forcément du bilan de leurs activités au bénéfice de leurs entreprises. Il s’est trouvé récemment des cas où les salaires de certains PDG dont les stratégies ou l’incompétence avaient entraîné d’importantes pertes financières au détriment de leurs entreprises ont été cependant considérablement augmentés . Une partie de leurs profits dépend des gains qui ne sont que virtuels, dans un premier temps, des actions respectives des entreprises qu’ils dirigent, sous la forme de stock options par exemple. Cette action elle-même est cotée non pas en fonction de la production réalisée ou programmée d’un produit mais en fonction de perspectives spéculatives à haut rendement. L’action boursière est en effet un actif virtuel. En conséquence, les actionnaires, qui sont en dernière instance les véritables propriétaires, sont des propriétaires de biens virtuels, par nature instables puisque, à tout moment, ces propriétaires sont susceptibles de se porter sur d’autres valeurs. Quand je dis que ces biens sont virtuels cela ne signifie pas qu’ils puissent être imaginaires, négligeables ou sans effet immédiat, tout au contraire je signifie que la nature de ces biens virtuels confère à leurs propriétaires un statut de toute puissance. Une toute puissance cependant en quelque sorte aveugle puisque l’actionnaire, le plus souvent, ne connaît rien à l’entreprise où il a investi son capital et ne s’intéresse pas à ce qui s’y fait. C’est bien pour cette raison que les perspectives à moyen ou à long terme ne sont pas dans son champ de vision. Quant un conflit surgit, ça ne le concerne pas. Il exige ! Que les partenaires sociaux se débrouillent pour faire ce qu’il faut faire pour lui assurer sa rente ! Voilà ce qui fonde son pouvoir : être inaccessible ! Tout en étant celui qui exige une rentabilité à court terme sous peine de désertion, il reste en dehors, ou au-dessus, du champ de production. La structure de domination s’organise ainsi autour d’un PDG qui n’est lui-même pas responsable puisque son entreprise peut perdre de l’argent sans qu’il en soit lui-même affecté et dont l’objectif premier est de faire monter les actifs virtuels de propriétaires qui, quant à eux, n’ont pas de présence identifiable dans l’entreprise. Le PDG gère donc un système qui lui permet de s’abriter derrière les exigences de ses mandataires anonymes dont il partage fondamentalement les objectifs pour son plus grand profit . Ce qui est remarquable dans ce type de fonctionnement c’est l’absence, en quelque sorte cyniquement revendiquée, de toute causalité rationnelle autre que la recherche du profit immédiat. C’est aussi- et surtout - l’impossibilité d’identifier et d’approcher les véritables patrons que sont supposés être les actionnaires vécus comme une masse anonyme qui ne participe jamais en conséquence aux confrontations internes de l’entreprise, même si sa présence pèse de tout son poids dans les rapports de production. Dans ce nouveau système de domination économique, le pouvoir est d’autant plus implacable que ceux qui l’exercent sont inaccessibles et protégés par l’anonymat de la masse ( les fonds de pension par exemple). Dans un tel contexte, il est évident que la façon dont les structures de domination sont vécues, subies ou contestées, c’est à dire les modalités de la confrontation qui caractérise la lutte des classes, ne sont plus ce qu’elles avaient été lors de la phase terminale du capitalisme industriel. A la fin de la deuxième guerre mondiale, en effet, la pression syndicale en Europe est d’autant plus forte que toutes les économies sont à reconstruire, la main d’œuvre fait défaut, le patronat fait une campagne de recrutement en Afrique du Nord etc. En France, la vie politique s’organise autour du programme du Conseil National de la Résistance rédigé pendant la guerre (fin 1943 début 1944) par un éventail représentatif de la Résistance. Adopté à l’unanimité par des gaullistes, des communistes, des socialistes, des chrétiens dits progressistes, ce programme visait à construire une vraie « démocratie sociale », avec une économie planifiée et à confier à la nation la maîtrise des grands secteurs industriels et des principaux moyens de production et d’échanges. Pour mieux cerner ce qu’ont pu être à ce moment-là les rapports de production, tels du moins qu’ils ont pu être idéologiquement proposés comme un projet social à mettre en œuvre et les comparer à ce qu’ils sont devenus de nos jours, en rappeler les grandes lignes est indispensable. Ce programme prévoyait, en effet, d’instaurer
1- Sur le plan économique :
- une véritable démocratie économique et sociale, qui implique la nécessaire élimination des féodalités économiques et financières ;

  • une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général ;
  • l’intensification de la production nationale à partir d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;
  • le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurance et des grandes banques ;
  • le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales ;
  • le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.
    2- Sur le plan social :
  • le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’aménagement du régime contractuel du travail ;
  • un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ;
  • la garantie du pouvoir d’achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie ;
  • la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant ;
  • un plan de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’Etat ;
  • la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier ;
  • l’élévation et la sécurité du niveau de vie des agriculteurs par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l’expérience de l’Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu’aux salariés de l’industrie, par un système d’assurance contre les calamités agricoles, par l’établissement d’un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d’accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d’un plan quinquennal rural .
    La mise en œuvre de ce programme ne s’est pas faite sans heurt : il suffit de rappeler, entre bien d’autres tensions, la grande grève des mineurs de 1948 (4 oct.-29 nov.) sauvagement réprimée par Jules Moch et qualifiée par le gouvernement d’Henri Queuille de mouvement insurrectionnel déclenché par le parti communiste. Dans le climat tendu de la « guerre froide », en effet, la pression qu’exerce l’URSS sur les politiques intérieures des nations de l’ouest européen intervient dans le fonctionnement des rapports sociaux, d’autant plus fortement qu’une partie du patronat s’est compromise avec l’occupation nazie et que, d’une façon générale, les partis européens socialistes et communistes ont pris une part prépondérante dans la résistance. Les conditions historiques ne favorisent donc pas le patronat et permettent ainsi une certaine avancée dans la construction d’un modèle social spécifiquement français. Si on projette le programme du CNR sur le contexte socioéconomique actuel en prenant en compte successivement chacun des points abordés par ce programme dans le domaine économique comme dans le domaine social, on constate un impressionnant retournement des rapports de production. On pense à ce qu’écrivait Denis Kessler dans un éditorial de Challenge le 4 octobre 2007 :
    Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !
    Faut-il cependant attribuer la mise en œuvre de ce bouleversement à la seule initiative du Président de la République française nouvellement élu en 2007 ? Certainement pas, même si les propos de D. Kessler restent significatifs. Le programme politique de Nicolas Sarkozy s’inscrit dans un ensemble de faits qui transcrivent précisément les effets produits par le fonctionnement du capitalisme financier, tels qu’ils ont été évoqués ci-dessus. Sous l’effet des nouvelles conditions historiques qu’entraîne la mondialisation, le patronat a toutes les cartes en main. Nous avons vu plus haut en effet que la fluidité était le ressort même de la création de valeur pour le capital financier puisqu’elle permettait de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captif de quelque engagement que ce soit dans des projets industriels. C’est cette même fluidité qui engendre le vagabondage des actionnaires propriétaires et donc leur statut et leur mode d’intervention dans les structures de domination qui gèrent les rapports de production, comme on vient de le voir. Les structures de domination sont à l’égal du furet : elles courent, elles courent, elles sont passées par ici, elles sont passées par là, elles courent, elles courent … mais, tout en étant insaisissables, elles imposent implacablement leurs lois. On constate clairement ainsi comment le capitalisme financier bouleverse les rapports de production sous l’effet de ses deux caractéristiques majeures que j’ai évoquées plus haut (prédominance de la fluidité et globalisation). Sous le chantage de la délocalisation, de la fermeture d’usines, des menaces de chômage, les luttes syndicales n’ont plus d’espace pour se déployer. On se souvient de la façon dont Sarkozy a cru pouvoir se vanter d’avoir éliminé la grève du panorama social. Le monde ouvrier est désarmé ; il n’a plus de prise sur la réalité. Le capitalisme financier met objectivement en œuvre la revanche d’un capital qui avait dû composer avec les luttes sociales qui étaient encadrées dans les stratégies des Etats/Nations, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il en résulte que les rapports de productions sont privés de toute perspective d’évolution dans le cadre du capitalisme financier.
    L’évolution des structures de domination est à rapprocher de la nouvelle économie psychique qui, selon Charles Melman, ( Melman : 2002) transcrit la fin du patriarcat. On est tenté d’évoquer, à propos de cette crise des repères et, corrélativement, de la révolte contre le père (G. Mendel) mise en scène dans les événements de 1968, la fin de l’étalon or de 1971 que j’ai évoquée plus haut. La fin du patriarcat c’est en effet – et le parallélisme avec la sphère monétaire est significatif - l’abolition des limites, l’abolition du lieu « d’où se légitiment et s’entretiennent le commandement et l’autorité » (Ibid. 30)
    "Quand quelqu’un se réclame d’un pouvoir, vous le savez, ce n’est jamais qu’en référence à ce qui serait une autorité pas forcément exhibée. Référence en tout cas sur laquelle le pouvoir se fonde. Il semble aujourd’hui qu’avec cette disparition de la limite qu’on évoquait , ce qui fait autorité vienne du même coup à faire défaut. Dans ce qui était notre culture, la conjonction entre lieu d’autorité et lieu du sacré allait de soi. Le lieu de l’autorité était à la fois ce qui était le recel de la divinité et le lieu d’où les commandements pouvaient justement s’autoriser. La conjonction ne faisait problème pour personne, c’est d’ailleurs pourquoi, pendant des siècles, le pouvoir a été théologico-politique. La politique était forcément théologique, car le pouvoir, par délégation, venait de Dieu. Les républiques laïques ne se sont jamais totalement débarrassées de cet héritage. » (Ibid. 30)
    Le lieu de l’autorité est donc pour des raisons historiques le lieu du sacré et c’est dans ce lieu que s’est installé et qu’a été vécu le patronat traditionnel. Il faut entendre ici par autorité l’ensemble du champ sémantique du latin auctoritas qui relève à la fois du juridique (le droit de possession), du droit commercial ( ce qui impose la confiance) et de l’éthique ( un exemple ou un modèle), autant de notions qui balisent et structurent un champ institutionnel. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du patriarcat mais de définir une structure anthropologique ainsi que la place qu’elle a occupée et qu’elle occupe au niveau symbolique. Or, on vient de le voir avec Charles Melman, il faut distinguer entre pouvoir et autorité. Le père ne tire son autorité que de la place qu’il occupe dans cet espace sacré : « La place du père en effet ne peut dépendre que du patriarcat. Sinon, le père c’est ce bonhomme que nous connaissons aujourd’hui, un pauvre type, voire un comique. D’où peut-il tirer son autorité dans une famille, si ce n’est de la valeur accordée au patriarcat ? » (154). Au niveau symbolique et dans le cadre de l’ancienne économie psychique qui accompagnait le capitalisme industriel, les structures de domination tiraient également leur autorité et leur légitimité du fait qu’elles reproduisaient le modèle du patriarcat. La disjonction qui avec le capitalisme financier intervient avec les statuts respectifs du PDG et de l’actionnaire, entre celui qui commande et celui qui possède, entraîne les structures de domination hors du champ du sacré et donc de l’autorité. Aucun des deux n’est vécu comme légitime car aucun des deux ne représente une référence stable : le PDG peut, en droit, être révoqué par les actionnaires, lesquels, de leur côté, peuvent à tout moment, se porter sur d’autres valeurs. Ne reste que le pouvoir, exercé par des propriétaires qui, le plus souvent, comme je le faisais remarquer plus haut, ne connaissent rien à l’entreprise où ils ont investi leur capital et ne s’intéressent pas à ce qui s’y fait. En restant en dehors , ou au-dessus de l’entreprise, le propriétaire/actionnaire tire son pouvoir d’une sorte d’absence et ce pouvoir est d’autant plus implacable que celui qui l’exerce est inaccessible. Ne parle-t-on pas couramment d’ailleurs de la « dictature du marché ». Dans le commentaire qu’il fait de la nouvelle économie psychique, Melman précise qu’un père ne peut s’autoriser de lui-même « Et s’il veut à tout prix s’autoriser de lui même on a affaire au père violent, brutal, à celui que parfois on va traîner devant le juge » (153). Melman reprend à son compte l’idée suivant laquelle « l’autorité c’est ce qui fait limite au pouvoir. ». S’il n‘y a plus d’autorité, c’est à dire plus d’espace sacré de référence, il n’y a donc plus de limite au pouvoir ! Cette pensée est très éclairante dans le cas qui nous occupe car elle explique l’extrême agressivité des structures de domination économique du capitalisme financier. Elle est également éclairante dans la mesure où elle met au jour l’enchaînement logique des phénomènes qui articulent les structures symboliques (les économies psychiques, en particulier) sur les structures économiques. Dans cette perspective, la nouvelle économie psychique se donne bien à voir, lorsqu’on remonte des conséquences aux causes qui les ont produites, comme un effet de la fin de l’étalon or, qui introduit au niveau économique, la perte fondatrice des repères et des limites et, avec cette perte, au niveau psychique, l’évanouissement du symbolique qui accompagne le déclin de la figure paternelle et des figures de la loi ! (« Ce n’est pas moi qui viendrai vous rappeler le destin que connaît aujourd’hui la figure paternelle, la façon dont de manière tout à fait surprenante tant elle est inscrite dans la mode, nous nous employons à venir la châtrer, comment elle est de plus en plus, ladite figure, interdite, malmenée, dévalorisée. » Melman, 26). Or, selon Lacan, on le sait, le sujet accède au langage et donc au symbolique par la métaphore du nom du père. Toute atteinte à la figure du père est en conséquence une atteinte à l’ordre symbolique, car l’instance phallique est le pilier du symbolique. Le déclin du père et du patriarcat s’articulent bien au niveau de la nouvelle économie psychique sur la fin de l’étalon or qui intervient dans le domaine de la sphère financière . Lorsque je fais référence à l’étalon or, je ne signifie pas que cette référence soit la seule à retenir. Elle se présente à l’esprit comme un phénomène significatif de ce qui se passe dans l’infra histoire. Au même titre sans doute que d’autres effets qui restent à repérer, cette référence a le mérite de nous faire signe et de nous renvoyer au moment historique où tout bascule. Comme je le faisais observer plus haut, loin d’être un simple symbole cependant, la perte de ce repère se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation.
    Nous revenons ainsi à cette période de gestation qui s’est développée derrière la façade des Trente glorieuses et au cours de laquelle s’est amorcé le processus qui a mis en place une nouvelle économie de l’appareil de production. Cette dernière, comme je l’ai dit, se donne à voir plus particulièrement dans les bouleversements qui ont affecté les modes et les rapports de production ainsi que, en dernière instance, l’économie psychique. Reste cependant à préciser les effets/traces de cette économie à un autre niveau de la superstructure qui est précisément celui qui nous a permis de poser le problème et qui est celui du langage et de la représentation. Nous avons vu comment, considérés comme des idéologèmes, les termes de réalité virtuelle ou de temps réel, sont des véhicules idéologiques chargés d’histoire mais ce ne sont que deux exemples parmi bien d’autres. Pour s’en tenir à des phénomènes plus généraux et plus facilement identifiables, j’évoquerai rapidement certaines tendances repérables dans le discours des media comme le remarque Melman :
    « […] il est aujourd’hui normal de lire dans telle ou telle publication des articles clairement inconsistants, je veux dire des textes qui ne sont agencés par aucun « lieu », tenus par aucun lest qui vienne donner une cohérence aux arguments, aux éléments. Vous avez une première proposition puis une seconde,, une troisième, une quatrième…sans qu’on puisse repérer ce qui serait la référence commune de ces phrases par rapport à ce qu’elles veulent traiter ou à ce qui les suscite. Ces propositions se suivent, et vous avez le sentiment plutôt bête que n’importe quoi peut effectivement se dire. On pouvait parfois le constater avant, bien sûr, mais il fallait quand même que ce qui était écrit conserve apparemment un sens, sinon ça faisait problème. Ce n’est aujourd’hui plus nécessaire. En lisant votre journal, vous pouvez avoir la surprise de constater que son contenu est parfaitement incohérent, comme certains délires avant qu’ils ne déploient une dimension paranoïaque. Il y a une « diffluence ». Le journal télévisé est-ce que ce n’est pas « diffluent » ? La position que prend le sujet – en l’occurrence le journaliste et, à sa suite, l’auditeur –, par rapport aux diverses informations énoncées, n’est jamais la même. Il n’y a aucune constance, aucune stabilité […] Le zapping n’est plus seulement dans les images, il est aussi subjectif. Vous n’avez plus affaire en permanence au même sujet. Vous avez affaire à un visage si possible neutre et insignifiant, mais qui est le masque d’une subjectivité mobile. Nous ne savez jamais ce que pense réellement celui qui est là en train de vous parler, comme si lui-même ne pensait rien qui soit ferme […] Le sujet n’a plus de recul possible face au discours qui lui est tenu, il est happé, pris dans les filets, enveloppé ». (Melman : 2002 , 114-116)
    Ajoutons, pour le discours télévisé, un certain nombre de traits caractéristiques : des emplois à contre-sens de certains articulateurs ou de certaines expressions, des contradictions entre ce qu’affirme la présentation résumée d’un sujet et le commentaire qui suit cette présentation, des événements tragiques présentés avec le sourire, l’absence de toute ponctuation dans la diction qui aboutit tantôt à superposer deux présentations de faits distincts qui deviennent ainsi tout à fait incompréhensibles, tantôt, au contraire, à couper une affirmation de son développement logique, etc. ...Il ne s’agit pas ici d’attribuer ces erreurs à tel ou tel présentateur mais de cerner objectivement l’évolution d’une pratique discursive spécifique sous l’effet de certaines contraintes. Autant d’exemples apparemment anodins mais qui transcrivent la disjonction qui sépare la réalité de sa représentation par le langage. Rien ne distingue plus les différents registres du discours : le tragique vient se perdre dans le banal même si c’est, plus généralement, le registre de l’émotion qui est privilégié. Un exemple du méli-mélo qui affecte le niveau des registres parmi d’autres possibles : une speakerine de Arte, à propos de la démission ( ?) ou de la renonciation ( ?) de Benoit XVI, commente que le Saint-Père a « jeté l’éponge » (discours du commentaire sportif sur la boxe) puis qu’il « passe la main » (registre du jeu de cartes). D’autre part, cette perte des structures syntaxiques, qui brouille le sens, pervertit la nature même de la langue. Contrairement au chaos qui s’installe dans ce discours déstructuré où tout est dans tout, la langue est en effet un système essentiellement organisé autour de la différence ; elle ne comporte « ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système.[…] Un système linguistique est une série de différences de sons combinées avec une série de différences d’idées. » (F. de Saussure : 2007, 166 ). Le signe linguistique qui, dans l’économie classique, advient en lieu et place de l’objet, ne joue plus son rôle de tenant lieu ou encore de métaphore, car l’objet présentifié est déjà là, il n’est plus représenté par la langue, ce qui fait dire à Melman que la nouvelle économie psychique « cherche à substituer l’image à la parole » (Melman 110) « Au fond, c‘est comme si on croyait, avec ce type de fonctionnement nouveau et les possibilités nouvelles qu’il ouvre, pouvoir quitter la métaphore, ne plus habiter le langage, ne plus être embarqués d’office dans la parole. » (J.P. Lebrun , in Melman, 29 « …[L]e français, écrit encore Melman, tend à devenir plus iconique que verbal, l’image […] ne fonctionne plus comme représentation mais comme présentation. » (Ibid.). Cet effacement de la fonction de représentation du signe, la disparition de sa fonction métaphorique, impliquent une coalescence du signifiant et du signifié, puisque l’objet est déjà là, avant toute parole. Un tel effacement est à rapprocher du processus qui tend à substituer l’iconique à la parole. La nouvelle économie psychique se caractérise ainsi par une régression de l’ordre du symbolique qui, par le système de la langue, structure, dans la différence, la réalité, au registre de l’imaginaire, non symbolisé, où (au stade du miroir par exemple) la notion de semblable joue un rôle déterminant et où tout est dans tout. Dans l’ordre de l’imaginaire en effet, n’existent ni discrimination ni contradiction.
    Si on replace dans ce contexte les deux expressions dont nous sommes partis (réalité virtuelle et temps réel), elles perdent leur statut d’oxymores et se banalisent en quelque sorte. Elles ne sont que deux réalisations ordinaires produites par la nouvelle économie psychique, ce qui explique qu’elles n’interpellent personne et ne font l’objet d’aucun questionnement dans notre société qui est habituée à cette perversion de la parole. Produits de la nouvelle économie psychique, elles sont également, et plus directement encore, comme nous l’avons vu, de purs produits du socioéconomique. Cette équivalence est pour nous significative, dans la mesure où elle donne à voir, une fois de plus, et de la manière la plus évidente, l’étroite soumission de la superstructure idéologique à l’infrastructure socioéconomique.

Bibliographie  :
Cros, E.,2003, La Sociocritique, Paris, L’Harmattan, Collection ‘Pour comprendre’.
Cros, E., 2005, Le Sujet culturel, Paris, L’Harmattan,
Melman, C., 2002, L’homme sans gravité, Denoêl, Folio, Esais, 2002)
Saussure, F. de, 2007 Cours de linguistique générale, Ed de Tullio de Mauro, Paris, Payot,
Tisseau, J., A.Nédélec, A. « Réalité virtuelle : un contexte historique interdisciplinaire »
http// Réalité virtuelle,http//wiki-les-verts…capitalisme financier
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